Si chaque individu a sa définition et son ressenti personnels de la réussite, elle est également très ancrée dans les époques et les sociétés. La philosophie est un angle intéressant pour la décrypter tout comme la manière dont l’entreprise et le management en tant que pratique la vivent et l’expriment, ou encore comment la psychologie cognitive analyse les voies de la réussite intellectuelle.

 

LUC FERRY

LUC FERRY

Et si réussir c’était le bonheur ?
Une vie accomplie, une vie qui a du sens
Luc Ferry avait proposé une définition philosophique de la réussite dans un ouvrage paru en 2002 chez Grasset & fasquelle, « qu’est-ce qu’une vie réussie ? ». Il soulignait que la conception de la réussite est marquée par l’époque et la vision du monde dans laquelle elle s’inscrit. « une vie réussie au sens philosophique ne saurait se réduire à la réussite sociale. les religions et les grandes visions philosophiques soulignent l’importance d’une vie accomplie, d’une vie qui a du sens. dans mon livre, j’évoque la manière dont nos contemporains en Occident considèrent la réussite. et je constate qu’il s’agit plus de comparer différents modes d’existence – une vie réussie vs une vie ratée – plutôt que de juger l’ensemble de sa propre vie à l’aune de principes transcendants. »
Peut-on être heureux dans le monde capitaliste ?
devant les élèves du Campus Eiffel durant l’automne 2015, le philosophe a exploré le thème du bonheur. Il invite à la réflexion en affirmant : « ce qui nous rend heureux est aussi inévitablement ce qui nous rend malheureux. »de fait, on ne peut être heureux quand le monde va mal. Il évoque aussi le bonheur dans notre univers quotidien, le monde capitaliste, celui à l’aune duquel nous définissons (généralement) notre réussite. « le paradoxe est que l’augmentation du niveau de vie ne nous rend pas plus heureux. la comparaison avec autrui gâte le bonheur et suscite l’envie voire la jalousie. de plus, nous avons une très grande adaptabilité au progrès. » Nous avons intégré la logique des sociétés de consommation dans notre rapport au bonheur. tels des drogués, c’est l’addiction : passé un certain seuil, il faut augmenter et rapprocher les prises pour ressentir du bonheur. « la structure addictive du capitalisme est fatalement déceptive, assène le philosophe, nous sommes heureux sur le moment mais cela ne dure jamais longtemps et reste superficiel. » Pourrons-nous dans un tel contexte être heureux de réussir ?

 

Maurice Thévenet © ESSEC

Maurice Thévenet © ESSEC

L’entreprise demande au jeune diplômé de montrer de plus en plus tôt de quoi il est capable
Maurice Thévenet, professeur de management à l’ESSEC business School et au CNam.
Comment un étudiant de haut niveau aborde-t-il la réussite ?
C’est la culture dominante chez ces étudiants. Intégrer une école est un certain niveau de réussite. J’ai aussi le sentiment qu’ils font des études pour s’assurer un après. Ils se questionnent sur la manière dont cet après sera ou non satisfaisant. Ce qui les inquiète c’est plutôt de ne pas faire le bon choix. Ils ne veulent pas s’aliéner et choisissent des filières qui à l’inverse leur ouvrent des portes. La réussite est-elle une notion d’entreprise ? C’est une stratégie pour l’entreprise au sens où son objectif est de « rendre » ses salariés le plus efficaces possible. Les modes de management disent explicitement qu’il faut atteindre des objectifs, faire de la performance, ils évaluent, disent ce qui a ou non été réalisé. L’entreprise utilise d’autres mots mais elle parle bien de réussite. Car la réussite relève d’une perspective personnelle. Elle est de plus en plus conçue comme un équilibre, une harmonie, un épanouissement. Les entreprises usent de ces vocables dans leurs messages Rh pour répondre à ces attentes.
Comment l’entreprise rend-elle ses talents performants ?
Elle repère des profils à potentiel puis les accompagne dans leur performance et leur offre de grandes opportunités. Elle demande très tôt au jeune de démontrer ses compétences et capacités, de sortir du lot. hier, il avait quelques années pour prendre confiance, pour montrer de quoi il était capable. Il faut un juste temps d’apprentissage et de maturité, il ne s’agit pas uniquement de qualification. Pour aller vers les responsabilités, il faut marier compétences techniques, relationnelles et politiques. tous n’en développent pas la maîtrise au même rythme. La difficulté est que l’exigence tend à être uniforme.

 

Franck Amadieu

Franck Amadieu

Connaître son fonctionnement pour établir sa stratégie de réussite
Franck Amadieu, enseignant-chercheur en psychologie cognitive et ergonomie au laboratoire Cognition, langues, langage et ergonomie (CLLE) de l’université toulouse Jean Jaurès.
Comment envisagez-vous la notion de réussite dans votre laboratoire ?
Nous travaillons sur l’apprentissage sous l’angle de l’acquisition et du développement de compétences. Nous concevons des outils et dispositifs de formation permettant d’acquérir les compétences.
Que nous dit la psychologie cognitive sur les déterminants de la réussite chez l’étudiant ?
La motivation est un soutien essentiel aux apprentissages. Les activités pédagogiques plaçant l’étudiant en action sont plus propices à mémoriser et assimiler l’information, à comprendre ou reproduire des connaissances, à les utiliser en situation. Nos travaux montrent deux grands buts poursuivis par les étudiants. d’une part la maîtrise d’un domaine, l’envie de progresser, d’être performant dans ce qu’ils apprennent. Considérer leur progression est une source de motivation très efficace. Ce type d’étudiant est plus actif face à la difficulté. d’autre part, il y a l’étudiant porté par le souci de la comparaison sociale. Il est plus fragile par rapport à l’échec.
Comment amener l’étudiant à développer cette posture ?
En suscitant son intérêt avec des cours dynamiques, attractifs, en variant les tâches. L’enjeu est d’enclencher un cercle vertueux pour susciter l’intérêt pour un cours et qu’il se transforme en intérêt pour la matière, indépendamment du professeur ou de la formation. autre piste : développer l’évaluation formative. La note place dans un groupe et favorise la comparaison sociale, qui est un facteur moindre de motivation. a l’inverse, évaluer la compétence ou la maîtrise acquise et mise en oeuvre, pointer les progrès à faire, donner envie d’aller plus loin. Cette pédagogie est aussi utile à long terme. L’étudiant apprend à s’autoévaluer, à visualiser sa progression. Cette autorégulation est source de motivation et l’un des déterminants de la réussite.

 

A.D-F