Élu à la présidence de l’Assemblée nationale en juin 2012, Claude Bartolone est l’exemple vivant d’une belle réussite de l’école de la République. Fils de prolétaire, ce titulaire d’une licence en mathématiques, « qui a peu à peu tourné philosophe, car régulièrement confronté à la question de savoir comment forger Nation commune » est obsédé par la cohésion nationale et entend bien faire de l’Assemblée, une institution absolument respectable. Au rôle renforcé.

Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale

Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale

Vous avez rendu hommage à la professeure de français qui avait convaincu vos parents de vous diriger vers des études longues plutôt que de vous inscrire en CAP de mécanique ; une façon de mettre l’accent sur le rôle des enseignants ?
Bien sûr. Ma professeure de français de l’époque, Marie-Thérèse Thoullieux, a joué la bascule dans mon orientation. Né à Tunis, de père sicilien et de mère maltaise, j’ai neuf ans lorsque j’arrive avec ma famille en France, au Pré-Saint-Gervais. Imaginez-vous… L’apprentissage de la langue, des codes et de la culture française est un long processus. La France nous accueillait et dans l’imaginaire de mes parents, c’était déjà beaucoup. Ils ne s’autorisaient pas le droit de penser que leurs enfants puissent mener des études universitaires. Pourtant, oui, un fils de prolétaire pouvait lui aussi prétendre à la réussite. Grâce à l’école de la République.

 

Qu’avez-vous ressenti lors de votre élection à la présidence de l’Assemblée nationale ?
Le sentiment que tout est possible. Rien ne me prédestinait à devenir le quatrième personnage de l’État. Et le sentiment aussi que j’ai le devoir de protéger les instruments qui font que tout doit rester possible : la République, son école, ses valeurs, ses services publics qui sont le patrimoine de ceux qui n’ont pas de patrimoine.

 

Comment réconcilier les citoyens avec leurs élus et éviter la montée de l’antiparlementarisme ?
Pour que l’Assemblée nationale soit respectée, il faut qu’elle soit absolument respectable. Dès mon élection, j’ai pris un certain nombre de mesures : réduction de 10 % de l’IRFM* – qui va dégager 4 millions d’euros pour améliorer les conditions de travail des collaborateurs parlementaires -, réforme de la réserve parlementaire, sobriété budgétaire, contrôle par la Cour des comptes… À l’heure de la crise et des difficultés sociales et économiques, j’ai, dès les premiers jours, annoncé la baisse de mon indemnité de 30 %. J’ai pris l’engagement que l’Assemblée nationale ne demandera pas un euro de plus au contribuable. Jamais une réforme de telle ampleur n’avait été conduite sous la Ve République. Mais dans le même temps, je serai intraitable sur un point. La démocratie a un coût. Et je ne jetterai pas les députés en pâture à ceux qui font de l’antiparlementarisme leur fonds de commerce. Le coût de la démocratie, s’il est proportionné aux besoins des élus et affiché en toute transparence, il est compris et accepté par nos concitoyens.

 

Souhaitez-vous que les débats à l’intérieur de l’hémicycle soient plus apaisés et que ces images de « grand chahut » se raréfient ?
Le « chahut » que vous évoquez est surtout visible au moment des questions au Gouvernement. Cela tient à la retransmission télévisée des questions. J’ai eu l’occasion à de multiples reprises de procéder à des rappels au règlement pour calmer les ardeurs de certains… Mais je ne souhaite pas non plus un Parlement silencieux. Les débats passionnés et la vitalité des échanges sont les garants d’une démocratie vivante.

 

Comment les élus de la majorité peuvent- ils à la fois apporter leur soutien gouvernement et être une véritable force de proposition ?
Je ne veux ni d’une Assemblée godillot, ni d’une Assemblée insurrectionnelle. Juste une Assemblée loyale et libre. Il est naturel que la majorité parlementaire soutienne les textes proposés par le gouvernement, qui prennent racine dans le projet présidentiel présenté par François Hollande aux Français. Mais la France est et doit demeurer une République parlementaire. À ce titre, je souhaite que l’on respecte davantage le temps du Parlement et que l’on cesse de déclarer l’urgence sur de trop nombreux textes de loi. Le gouvernement a tout à gagner à laisser les parlementaires exercer leur « science législative » et améliorer les textes de l’exécutif.

 

Comment allez-vous renforcer le rôle des députés, notamment sur l’évaluation des politiques publiques ?
D’abord, j’ai souhaité que le comité d’évaluation et de contrôle dont est dotée l’Assemblée joue tout son rôle dans l’appréciation de l’impact de la loi au regard des objectifs fixés lors de son vote. L’évaluation, c’est l’arme anti-gâchis d’argent public et anti-inflation législative. Par ailleurs, j’ai récemment fait une proposition à l’exécutif : je souhaite réduire de 30 % le nombre des « comités Théodule » d’ici la fin de la législature. Sous ce label, je pense à ces centaines de commissions qui sont chargées de conseiller l’exécutif et d’animer le débat public ailleurs qu’à l’Assemblée. Ce travail, c’est à l’Assemblée qu’il a sa place, soumis au contrôle du suffrage universel. Rapatrier ces missions à l’Assemblée, c’est muscler le parlement et favoriser la lisibilité de l’action publique.

 

Alors que des efforts sont demandés à tous les citoyens, comptez-vous revoir le système des retraites des parlementaires ?
C’est déjà fait. La caisse de pensions des députés, créée en 1904, a été profondément réformée par mon prédécesseur en 2010 : le système des pensions a été aligné sur celui de la fonction publique. Le nombre d’années de mandats requis pour solliciter une pension complète étant aujourd’hui de 41 !

 

Comptez-vous vous impliquer pour convaincre des députés de l’opposition de voter pour le droit de vote des étrangers, et ainsi obtenir la majorité des 3/5e au Congrès, ou bien cette promesse estelle déjà, selon vous, enterrée ?
Nous n’avons pas à ce jour la majorité des 3/5e. Il nous faut aller convaincre un à un les députés de droite comme du centre du bien-fondé de cet engagement. C’est possible. Pour les étrangers installés en France depuis longtemps, ne pas pouvoir participer à la vie locale est une violence. Ce sentiment est encore plus grand dans les yeux de leurs enfants qui, eux, sont Français. Il faut prendre le temps pour que ce message passe. Mais je tiens surtout à ce que l’État réponde aux préoccupations exprimées par ces populations qui sont principalement sociales. Je pense notamment à la question des immigrés âgés qui connaissent des conditions sanitaires, sociales et locatives quelquefois indignes d’un grand pays comme la France. C’est pour cela que j’ai souhaité la création d’une mission d’information sur la condition des immigrés âgés, dont j’attends beaucoup.

 

Quel message voulez-vous adresser aux élèves des grandes écoles et universités ?
Chacune et chacun de vous êtes des acteurs en devenir de la vie sociale, économique, politique de notre pays. Prenez le meilleur de l’enseignement qui vous est dispensé, incorporez le socle de fondamentaux nécessaire à votre spécialisation et au-delà à la compréhension du monde qui vous entoure. Mais n’oubliez jamais : porter un diplôme seul et seul un diplôme n’est pas suffisant. N’acceptez jamais le formatage intellectuel. L’intelligence collective, la singularité et la créativité sont les moteurs de la réussite personnelle et professionnelle.

 

*Indemnité représentative des frais de mandat

 

Françoise Félice