Profil adoré des startups et des géants américains (Google, Skype, Forbes…), le chief philosophy officer commence à faire sa place aux côtés des plus grands leaders. Mais associer philo et leadership, est-ce vraiment logique ?

 

D’aucun dirait que la philo n’a rien à faire dans l’entreprise, un lieu de performance et de profitabilité. Mais alors que les dirigeants et les managers sont de plus en plus challengés par les Millennials sur la question du sens, « une épaisseur philosophique, une capacité à avoir des références culturelles (cinéma, livres, théâtre, musique…) qui racontent finalement autant que la philosophie, est essentielle », introduit Loïck Roche, DG de Grenoble Ecole de Management et docteur en philosophie. Ou comment prendre appui sur des repères philosophiques et culturels pour guider son action dans le mode de management. D’ailleurs, lorsqu’ils s’interrogent sur le sens, il « suffirait aux leaders d’avoir un seul livre sur leur table de chevet : Le Mythe de Sisyphe, essai d’Albert Camus et partie de son Cycle de l’Absurde, avec Caligula et L’Étranger. Tout y est ! »

Car « la philosophie peut être un puissant moyen de réfléchir au but pour lequel l’entreprise est active. La réflexivité et la pensée critique, qui sont au cœur de la philosophie, peuvent permettre aux managers de (re) considérer les pratiques commerciales dans la perspective d’un avenir durable et aider à donner davantage de sens à l’activité de l’entreprise. La philosophie morale peut aider à réintégrer les entreprises au cœur de la société » ajoute Christian Vögtlin, professeur de RSE à Audencia.

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Philosopher pour faire avancer…

La philosophie permet ainsi aux leaders d’appréhender certains sujets cruciaux avec toute la profondeur nécessaire. L’éthique par exemple. « Comme beaucoup de concepts individuels, tout le monde s’accorde sur les vertus de l’éthique. Mais si on veut s’approprier physiquement un concept comme celui-ci, il faut lire des philosophes (ou leurs commentateurs) comme Spinoza, Kant ou Max Weber », explique Loïck Roche.

 

Et mieux décider

Et c’est là la base de l’intérêt pour un leader de prendre les choses avec philosophie. Car finalement, la seule vraie question à se poser lorsqu’on est à la tête d’une entreprise est : qu’est-ce que je décide ?  « Et décider, ce n’est pas neutre, c’est tuer ce que je ne décide pas, insiste Loïck Roche. Un processus qui renvoie d’ailleurs à la solitude du leader face à la décision. Pour contrer cette solitude, Karl Popper pensait qu’il fallait prendre appui sur plus grand que soi. Et c’est là que les références culturelles deviennent essentielles. Ou comment puiser au fond de soi des connaissances pouvant aider à choisir de façon plus intellectuelle… ou moins bête. »

 

Think & Act

Quand les courants de pensée vous mènent à l’action. Car la philosophie, n’est pas qu’un héritage antique, c’est aussi une discipline résolument contemporaine. « Elle ne se limite pas à la réflexion, c’est également un outil pragmatique au service de l’action et de la réaction. C’est pour cela que j’invite moins les leaders à philosopher qu’à prendre les choses avec philosophie pour se saisir des problèmes que pose la vie professionnelle aujourd’hui », explique Laura Lange, docteure en philosophie pratique. Parmi les problématiques contemporaines : comment faire autorité dans un monde qui court vers l’horizontalité ? Comment créer un collectif dans un monde de plus en plus individualiste et numérique ? Ou encore, comment distinguer le leadership (qui renvoi au collectif) du leader cheap (qui impose son pouvoir) ? « De quoi redonner ses lettres de noblesse à la philosophie, une discipline qui se risque au monde dans lequel elle vit », affirme-t-elle.

 

Etre ou ne pas être philosophe en chef ?

Mais faut-il pour autant s’adjoindre les services d’un pro de la philo ? « Certaines entreprises de la Silicon Valley, notamment Google, ont commencé à employer des philosophes internes. D’autres, comme Skype, utilisent les services de conseillers philosophiques tels qu’Andrew Taggart pour engager des équipes de responsables sur des questions philosophiques liées à leurs activités quotidiennes. Ces philosophes pénètrent peu à peu dans le monde des affaires, où les dirigeants les emploient, en quelque sorte, comme des « directeurs de la philosophie ». Un mélange de consulting, de coaching de vie et de conseil en stratégie » indique Christian Vögtlin.

 

Le CPO, le penseur qui murmure à l’oreille du leader ?

« Etre nourri à une seule science ne suffit pas pour embrasser la complexité du monde et y répondre. Le philosophe apporte ce métissage de connaissances au leader, sans pour autant se transformer en gourou. Il est dans la réflexion, pas dans le faire », ajoute Loïck Roche. Un révélateur d’intuition en somme. Mais lier les notions de chef et de pensée, est-ce bien logique ? « La notion de CPO est une formule vendeuse qui sous-entend qu’il existerait un chef de la pensée. Mais penser c’est, au contraire, faire preuve d’une extrême humilité. La notion de chef ne va pas avec la démarche de la philosophie qui est plus du côté de l’autorité (qui cultive) que de celle du pouvoir (qui impose) » précise Laura Lange.

 

« La philosophie peut aider à donner un but et des conseils en abordant des questions fondamentales sur le sens de la vie. Il est important de répondre aux questions relatives à la façon dont nous vivons ensemble et traitons les autres. Les CPO peuvent être des médiateurs importants qui aident les managers ou les entrepreneurs surchargés à mettre les choses en perspective et à prendre du recul par rapport à leurs activités quotidiennes afin d’avoir une vue d’ensemble. Ils peuvent également guider les startups innovantes dans l’évaluation des objectifs commerciaux », conclut Christian Vögtlin.

 

Parlez-vous le « penser complexe » ? Si la philo aide le leader à appréhender la complexité du monde, comment la traduire à ceux qui ne la maîtrisent pas ? « Le plus dur, ce n’est pas d’écrire un essai philosophique mais d’écrire un conte pour enfants ! Comment partager et traduire en mots simples une vision et des idées très construites, tel est le défi », prévient Loïck Roche. Au risque, sinon, de renforcer l’idée d’une fracture entre les élites et la base.

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