Un siècle après sa disparition au front dans les premiers jours de la Grande Guerre, et en dépit plusieurs tentatives de récupération, de nombreuses figures intellectuelles continuent de se réclamer de l’oeuvre féconde de Charles Péguy. Dans Les héritiers Péguy, DAMIEN LE GUAY, PHILOSOPHE SPÉCIALISÉ DANS LES QUESTIONS ÉTHIQUES, PASSE EN REVUE CETTE RICHE POSTÉRITÉ, explicitant ainsi en quoi la pensée dense et non-conforme de Péguy dispose des moyens d’irriguer la vie intellectuelle contemporaine ; et cela au-delà des chapelles puisqu’aussi bien Alain Finkielkraut qu’Edwy Plenel s’y réfèrent.

 

© Slaved - Fotolia

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Un siècle après la mort de Charles Péguy, qu’est-ce qui fait aujourd’hui la vitalité persistante de sa pensée, remarquable en ce qu’elle continue de toucher des intellectuels issus d’horizons les plus divers, voire opposés ? Quelles furent ses idées capitales, les intuitions prophétiques qui se sont depuis confirmées ? Le dévoiement de la politique ? Le règne de la finance ? L’intellectualisme ?
Péguy est présent et bien présent dans la cité, dans nos débats actuels. Et si certains en font l’économie, ils passent à côté d’un formidable stimulant intellectuel, d’un de nos meilleurs exhausteurs républicains – pour avoir toujours défendu Dreyfus sans avoir perdu de vue les exigences de la vie en société, pour avoir critiqué l’argent-corrupteur et la domination « du point de vue » historique sur toutes les sciences dites humaines. Où est-il présent ? Où n’est-il pas assez présent ? Dans les débats relatifs à l’Education Nationale, la Nation, la République, les injustices commises contre un seul individu, quand il est question du christianisme et du « monde moderne », de la conciliation entre l’Eglise et la République, Péguy est là. Là contre les cités injustes. Là contre les chrétiens trop embourgeoisés. Là contre le délitement du tissu collectif. Là contre ceux qui détestent le « roman national » – comme nombre d’historiens de la nouvelle génération, dont Vincent Duclert. Là contre la prolifération des mémoires particulières – ce que voit bien Pierre Nora et dénonce Jean-Pierre Rioux. Là. Toujours là, en passager clandestin, en SDF intellectuel, quand les manuels scolaires s’évertuent, de manière délibérée, à le gommer. Toujours et encore là quand il faut lutter contre « la fonction actantielle » et dénoncer l’actuelle manière d’enseigner la littérature ! Alors, pour ceux qui osent affronter les problèmes, regarder en face la réalité, examiner l’état actuel de notre république, lisons-le, relisons-le. Il y a dans ses pages de nombreux reproches hautement fondés contre notre monde actuel. Le lire suffit à alimenter dix procès contre l’époque, à donner du grain à moudre à tous nos débats actuels, à faire apparaître une ou cinq ou dix raisons contre ce que nous sommes devenus. Car, aujourd’hui plus qu’hier, Péguy est celui qui devrait donner mauvaise conscience à l’Epoque. Mauvaise conscience à ce que l’Ecole est devenue, à ce que les professeurs actuels en ont fait, à ce que l’Education Nationale souhaite toujours en faire. Mauvaise conscience à l’égard de ce que la gauche à pu faire de sa « splendide promesse faite au tiers-Etat », faite au peuple – selon le mot de Mandelstam – quand, cent ans après Péguy, elle en vient à rechercher de « petits prolétaires de rechange » tout en acceptant sur le plan économique une ligne social-démocrate. Gauche désormais plus morale que sociale, plus sociétale qu’économique – et ce dans le prolongement de cette « trahison » déjà diagnostiqué par Péguy il y a un siècle. Quel est ce rêve péguyste ? Une gauche généreuse et réconciliatrice, qui défend non des intérêts particuliers mais fait la promotion de l’humanité. Une école qui ouvre l’homme à ses mystères. Un enseignement historique qui réconcilie l’histoire de France, fait vibrer les élèves quand il est question du sacre de Reims ou des discours de Danton. Un ministre qui assemble ensemble la morale de l’instituteur et celle du curé, la Monarchie et la République. Ce rêve-là agaçait et agace toujours la gauche et son imaginaire, l’Ecole et ses mythes.

 

Cette étendue du spectre des « héritiers Péguy » n’est-elle pas toutefois un peu trompeuse ? Comment en effet un ancien trotskiste comme Edwy Plenel et un penseur intempestif tel qu’Alain Finkielkraut peuvent-ils se réclamer du même Péguy ? Est-ce que chacun se focalise sur une période, celle des années socialistes ou de la conversion ? Ou alors la cohérence de sa pensée est-il si profonde qu’elle permette de transcender ces antagonismes ? Il est certain par exemple que sa conversion ne fut pas un reniement de son socialisme fervent…
Je vais prendre un exemple en particulier. Une réunion au Sénat le 17 janvier 2014 – et qui est en introduction de mon livre, les hériters-Péguy. Le premier qui prit la parole, sur cette tribune, fut François Bayrou – chef de file des centristes. Il le lit depuis ses seize ans. Ses oeuvres sont toujours sur sa table de chevet. Qu’admire-t-il chez lui ? « Sa faculté extraordinaire de déshabiller le réel de toutes ses conventions. » Comment définir l’attitude péguyste ? « Au nom de ce que l’on croit essentiel, une entière insoumission » Et l’homme politique, souvent en rupture de ban, soucieux de suivre coûte que coûte sa route, poursuit : « cette fidélité à Péguy invite à ne pas hésiter à affronter les puissants – même si ce sont des amis d’hier ou d’avant-hier. A ne rien rabattre de ce que l’on croit essentiel. A même se fâcher avec la moitié du monde puis de se fâcher avec la seconde moitié. A ne pas hésiter à braver les interdits. » Belle leçon de fidélité péguyste et d’indépendance d’esprit péguystes. Toutes ces fidélités, dit-il, ne forment pas « un système, mais une maison de liberté ». Nous reviendrons sur les propos de François Bayrou et les raisons de son amour péguyste. Nous reviendrons sur cette galerie de portraits et tous ces péguystes d’aujourd’hui. Puis vient le tour de Jacques Julliard. Il fit part de sa conviction : « la situation actuelle est péguyste » en ceci qu’elle est conforme aux analyses faites il y a cent ans. Quand certains analysent une réalité d’un certain point de vue, alors qu’elle est floue, incertaine d’elle-même, d’autres peuvent considérer qu’ils imaginent ou sont sous l’influence de peurs inconsidérées ou d’une obsession personnelle. Il en fut de la sorte avec Tocqueville et l’égalité démocratique. Avec Péguy et, dernièrement, avec Philippe Muray soucieux de se moquer de l’homo festivus. Puis, plus tard, quand les symptômes repérés s’accumulent au point de saturer le monde, de rendre l’étrange analyse des plus judicieuses, ceux-là même qui critiquaient finissent par trouver que la « situation actuelle » relève de l’analyse de l’un ou de l’autre. Ainsi est fut-il pour les trois auteurs cités. Comme souvent, la théorie d’explication précède la réalité – comme la théorie vient avant l’histoire, disait Raymond Aron. En quoi, nous dit Jacques Julliard, la situation est-elle péguyste ? Elle l’est dans la « marchandisation des choses », avec la défaite beaucoup se servent plutôt qu’ils ne la servent. Et il poursuit : si donc la réalité « est péguyste », elle « relève d’une lecture péguyste ». Non seulement l’analyse est encore juste mais les antidotes péguystes, eux aussi, sont encore efficaces. La boite à outils élaborée pertinente. Elle donne les moyens de comprendre (de prendre avec justesse) le monde d’aujourd’hui – et surtout ses travers. Troisième intervenant : Alain Finkielkraut. Il est celui qui se sert le plus des outils péguystes. Et ceux qui l’écoutent dans ses interventions publiques puis, aussi, samedi après samedi, sur France Culture, savent que Péguy n’est jamais très loin, qu’il a toujours une citation de lui dans sa manche. Au Sénat, il dit avoir toujours été frappé par son génie et d’ajouter : « Péguy nous interpelle, il est irrécupérable. Il pense et donne à penser. Sa pensée est rude, mais elle ne simplifie jamais ». Et plutôt que de se mirer dans le miroir de Péguy, ou de faire l’inverse, il nous expliqua, au sujet de l’affaire Dieudonné, qu’il était en désaccord profond avec le péguysme d’Edwy Plenel. Deux péguysmes s’opposaient. Se confrontaient. Son Péguy à lui, sert à voir ce qui doit être vu et à dire ce qui est. Péguy sert à Plenel, dit-il, à masquer la réalité, à tordre l’évènement à son profit. Grâce à Péguy, Finkielkraut dit faire de l’évènement son « maître intérieur » quand Plenel en ferait son valet. Comment concilier ces deux péguystes ? Difficile. L’un est pour un tissage national, l’autre pour un métissage cosmopolite. Entre eux, l’un contre l’autre : Péguy. Le même avec un usage différent.

 

L’histoire de la réception de sa pensée, ainsi que vous le montrez, fut une succession de récupérations. Pourriez-vous en retracer les grands épisodes ?
« A peine mort » dit de lui Bernanos en 1943, « il est tombé entre les mains des intellectuels qui ont à ce point trahi sa pensée, faussé son message que, le plus naturellement héroïque de tous les français depuis Corneille a pu être annexé un moment au parti de la Déroute, à l’abjecte mystique de l’expiation par le déshonneur ». Les morts ont un grand avantage : ils ne parlent plus, ne peuvent plus se défendre et encore moins contre des amis trop zélés. Ils se taisent à jamais. Ils sont pieds et poings liés entre les mains de tous ceux qui, pour l’avoir connu ou fréquenté, se réclament d’eux. Plus que tout écrivain, Péguy fut victime, depuis cent ans, d’un nombre impressionnant de mauvais procès aux incompréhensions radicales et enrôlements abusifs. Tout a débuté au lendemain de sa mort quand Maurice Barrès, le 17 septembre, dans un article intitulé « Charles Péguy mort au champ d’honneur » le fige dans la posture du soldat, du nationaliste, du héros patriotique. Dans les années 1920, Péguy demeure du seul coté du « grand patriote ». Dans les années 1930, précise Géraldi Leroy, « l’opinion de gauche » défend peu Péguy et celui-ci Rochelle. Sous le gouvernement de Vichy, la trahison vint de sa famille même. « Deux des fils de Péguy » précise Jean-Pierre Rioux « n’hésitent pas à faire de leur père le maître d’école et le héraut de la Révolution nationale, et jusqu’au pire » : Pierre et Marcel Péguy. Marcel, le fils aîné, fils abusif, qui fit croire, contre toute évidence, que son père était « raciste » et pétainiste par avance. Il célèbre, ajoute Arnaud Teyssier, biographe de Péguy, « le racisme chrétien de son père », en fait un « précurseur » du « redressement français de 1940 » et « n’hésite pas à résumer ainsi sa doctrine « de salut » : « un pays, une race, un chef » ». Or, pendant ce temps, à Londres, le général de Gaulle y fait référence et nombre de résistants aussi. Témoignage chrétien (journal de résistance basé à Lyon) s’en inspire. Malheureusement, Péguy fut, comme n’a cessé de le dire et le redire Jean Bastaire, « inconnu de son vivant » et « l’est demeuré après sa mort ». Inconnu pour n’avoir pas été lu, pour avoir été lu de travers, pour avoir été lu selon les seuls intérêts des lecteurs, pour avoir préféré la légende à l’oeuvre, pour avoir été récupéré au gré des moments historiques.

 

Les héritiers Péguy, de Damien Le Guay, éditions Bayard, 2014
Charles Péguy, l’inclassable, de Geraldi Leroy, éditions Armand Colin, 2014
La mort du lieutenant Péguy, 5 septembre 1914, de Jean-Pierre Rioux, éditions Tallandier, 2014
Charles Péguy, une humanité française, d’Arnaud Teyssier, éditions Fayard, 2008
Péguy tel qu’on l’ignore, de Jean Bastaire, éditions Gallimard, 1991

 

Propos recueillis
par Hugues Simard