Mardi 10 juillet – 20h. Paris.

Après différents ateliers organisés dans l’après-midi par l’EDHEC Business School sur le thème du « Facebook Management » réunissant professeurs et responsables RH, l’heure est venue de laisser place au débat. « Les réseaux sociaux révolutionnent-ils les relations humaines en entreprise ? ». Pour tenter d’y répondre, quatre managers et spécialistes des questions RH témoignent de leurs expériences :

• Olivier Roussat, Directeur Général – Bouygues Telecom
• Franck La Pinta, Responsable Marketing Web et RH 2.0 – Société Générale
• Philippe Canonne, Directeur des Ressources Humaines – Sephora
• Benoit Arnaud, Directeur EDHEC Management Institute

(Conférence animée par Cédric Manara, Professeur de Droit EDHEC Business School)

 

 

1/ Etat des lieux

Depuis deux ans, Bouygues Télécom a mis en place un Facebook interne qui compte aujourd’hui plus de 2 000 « communautés projets ». « Nos jeunes collaborateurs ne savent pas gérer les mails, tout se passe sur les réseaux sociaux » affirme O. Roussat. Nous avons créé cet outil afin de mieux séparer le monde professionnel et personnel. Il permet par exemple des réunions virtuelles de 9h à 18h ; nous fixons un cadre de temps de travail afin que nos collaborateurs soient efficaces lorsqu’ils sont réellement au bureau. »

A la Société Générale, un nouveau réseau social existe depuis 2010 à destination uniquement des services RH de plusieurs pays. « Avec la croissance externe du groupe, un manque de ‘conscience RH’ s’était installé » précise F. La Pinta. Nous pensions initialement créer un intranet mais l’idée d’un réseau social s’est rapidement imposée. Les résultats du sondage que nous avons réalisé ont montré que les attentes principales de nos collaborateurs étaient « mieux se connaître entre nous », « obtenir des informations du corporate », « un espace de partage d’informations ». A date, ce sont 2500 personnes concernées par cet outil dont 10% actifs dans le réseau. Nous faisons aussi le choix de limiter le développement des communautés. »

Pour Sephora, l’expérience des réseaux sociaux est surtout « externe ». P. Canonne témoigne : « On parle de la toile sans nous alors autant y être ! Pour répondre à ce nouveau besoin, nous avons créée un blog dès 2005. Un succès qui nous a conduits à créer une page Facebook avec un objectif d’attractivité plus que de référence. Le web est un vrai espace de liberté ; aujourd’hui c’est notre réputation davantage que notre attractivité qui s’y construit. »

 

2/ Un nouveau modèle de « collaborateur-ambassadeur » témoin d’un changement des méthodes de Management

Face à l’utilisation croissante des réseaux sociaux, c’est le rôle même du collaborateur qui change. « Ils deviennent de vrais porte-paroles pour l’entreprise » déclare O. Roussat. La prise de parole est élargie, ‘n’importe qui’ peut apporter une information comme étant « sa » vérité ».

« A la Société Générale, les RH initient ces réseaux en interne et le développement s’opère en externe avec les réseaux sociaux, complète F. La Pinta. Nous devons maintenant s’interroger sur la façon dont nos RH doivent outiller leurs collaborateurs pour être de bons ambassadeurs. Car leur mission est moins de transmettre le message de la marque employeur. »

« Cette évolution est caractéristique d’un changement important » déclare P. Canonne. Les réseaux sociaux s’accompagnent d’un mode de management ‘horizontal’ alors que l’entreprise fonctionne en ‘vertical’. »

B. Arnaud confirme cette tendance par une perte de nos repères actuels : « Nos propres logiques de références évoluent avec les réseaux sociaux. La logique de frontière tout d’abord s’effondre : il n’y a plus de séparation entre le professionnel et le personnel et cela modifie en son sens le management lui-même. La logique du temps est également modifiée avec une hypertrophie du temps réel sur Facebook notamment. Enfin la logique du cadre tend à disparaître : le café du matin, le pot du vendredi soir etc. n’existe presque plus. »

 

3/ Quelles conséquences directes de cette « révolution » ?

Chez Bouygues Télécom, une zone de travail spécifique a été construite pour accueillir les nouveaux « digitals addicts » ou appelés plus communément « geeks ». Elle se distingue par des locaux colorés à l’instar de ceux de Google par exemple et par une méthode d’organisation de la structure à plat. « On écrase le système » annonce O. Roussat. Et à la question « qui de l’entreprise ou des collaborateurs doit s’adapter à notre nouvel environnement ? », le Directeur Général de B. Tél répond : « Pour rester efficace, c’est notre façon de manager qui doit évoluer. L’enjeu est davantage de leur faire comprendre que tout ne doit pas être raconté, il n’y a plus de parole réservée à l’entreprise. Cette jeune génération a un réel souci de transparence et oublie les problèmes de confidentialité lié à la concurrence. Elle a tendance à évoluer dans un monde « tous copains » éloigné de la réalité. »

« Nous devons aussi nous rendre compte que les plus jeunes collaborateurs ne maitrisent pas tant que ça tous ces nouveaux outils. Et le choix des informations qu’ils transmettent correspond aussi à une mise en scène de leur propre personne » souligne F. La Pinta.

Pour le DRH de Sephora, cette révolution ne concerne pas uniquement la nouvelle jeune génération. « Il est important de ne pas faire de catégorisation par tranche d’âge, le changement qui s’opère avec le développement des réseaux sociaux nous concerne tous, et même dans notre vie personnelle. C’est une révolution de l’hypertexte comparable à celle de la découverte de l’écriture ou de l’imprimerie, assure-t-il. C’est très excitant mais nous devons prendre conscience que c’est un terrain miné, de nouveaux stress vont inévitablement apparaître (…) Les juristes américains réfléchissent déjà à la redéfinition du ‘temps de travail’ et la France y sera confrontée très bientôt. »

Alors quels enjeux pour demain ? C’est à B. Arnaud, à l’initiative de ce débat, de conclure par ces quelques mots : « La notion d’équipe et la notion de temps sont à revoir. A l’heure où la rapidité dans l’action est synonyme d’efficacité, les managers hyper connectés doivent redevenir hyper présents. Il est utile de savoir « reperdre son temps » dans l’entreprise. L’entraide entre collègues, la communication et l’humour sont des leviers importants. Quand un manager quitte son équipe et son entreprise, que retient-on de lui ? On regrette surtout ses qualités humaines plutôt que ses compétences professionnelles… alors que cela nous donne matière à réflexion. »

 

AF