Tribune Libre par un collectif de chercheurs *

Comment voter pour Emmanuel Macron en ajoutant collectivement les fragments de voix que chacun serait prêt à lui accorder.

 

Les élections présidentielles, et notamment celle du second tour en France, témoignent d’un conflit entre choix personnel et engagement collectif. Cette tension n’est ni strictement politique ni seulement philosophique. Elle relève de l’un des paradoxes de la rationalité électorale (un vote, une voix) qui, d’une part, nous oblige à faire fi des nuances que nous voudrions exprimer (ex.: « je suis prêt à voter Emmanuel Macron pour défendre ma conception de la République sans pour autant donner un chèque en blanc à ce dernier ») et, d’autre part, à rejeter l’expérience historique que nous avons de la politique (on défend mieux ses droits et ses idées à plusieurs que seul/e). Appliqué à l’élection de dimanche prochain, ce conflit personnel pourra conduire les électeurs qui ne voteront pas Le Pen aux choix suivants :

 
 s’abstenir ou voter blanc
 voter Macron

Ce texte s’adresse aux partisans du premier choix.

D’ennuyeux donneurs de leçons

Avant de proposer une solution collective et pacifique à cette redoutable question, nous voudrions rappeler les effets délétères de ce choix cornélien. Nombre de leaders d’opinions, de politiques, de commentateurs ou de moralistes nous abreuvent de conseils, de menaces, voire de noms d’oiseaux si nous n’obtempérons pas à leurs injonctions. Par exemple, Mélenchon est critiqué parce qu’il ne donne pas de consigne de vote, les abstentionnistes de gauche sont accusés de faire le lit de Le Pen comme leurs ancêtres allemands ont fait celui d’Hitler, etc. Inversement, des élus que rien n’assemble, comme Estrosi et Hamon, nous encouragent à voter Macron. En dehors du contexte d’un vote contre le Front national, leur convergence désarçonne.

 
Nous savons en outre que les choses ne sont pas si simples. Après 2002, Chirac n’a pas fait le moindre geste pour les électeurs de gauche qui ont voté en masse pour lui. Qui plus est, les personnes qui considèrent que le capitalisme européen et mondial fait le lit des extrémismes populistes et d’extrême droite peuvent penser que Le Pen sera plus facilement combattue et définitivement rejetée en 2017 qu’en 2022, date à laquelle l’esprit de révolte et de raison risquerait d’être encore plus radicalement émoussé qu’aujourd’hui. Et celles qui ont été choquées par le détricotage de la solidarité sociale entamé lors de la présidence de Hollande —de la déchéance de la nationalité à la loi El Khomri en passant par la mansuétude avec les dictatures voisines de l’Europe et l’insignifiance des mesures relatives aux migrants et aux réfugiés— ont du mal à voter pour son ancien ministre de l’économie, qui a avalisé ou favorisé ses choix, qui n’a d’autres expériences à son actif que celles de banquier et d’énarque, et qui affirme qu’il gouvernera par ordonnances dans les premiers mois de sa présidence. En bref, les avis divergent et chaque électeur ou électrice peut avoir de bonnes raisons de ne pas voter Macron.

Un vote risqué

Or, à quelques jours du second tour, les sondages donnent Macron légèrement gagnant: à 59% contre 41. Cela pourrait être suffisant, mais il n’est pas pour autant certain qu’il l’emporte : si l’on tient compte des marges d’erreur, des alliances de dernière minute (Dupont-Aignan et Le Pen), de mauvaises surprises internationales — (cyber-)terroristes, militaires, etc.— et du doute qui ronge les électeurs, la probabilité que Le Pen gagne n’est pas nulle.

 

Nous sommes nombreux à vouloir une France apaisée et généreuse, qui ne fasse la chasse ni aux sorcières ni aux réfugié/e/s, ni aux étrangers, ni aux originaux (ce que nous sommes tous). Nous voulons une France qui dépasse les affirmations péremptoires et les raisonnements simplistes, qui refuse la violence, qui rappelle qu’on construit mieux son avenir et celui d’autrui en débattant collectivement, en tirant parti quand il y a lieu de nos différences mutuelles, en profitant des expériences de toutes et de tous : professionnelles, affectives, sensibles et aussi sociales et techniques (il est à ce propos  étrange qu’aux temps où l’internet se distille dans nombre de nos gestes et pensées, la technique soit la grande absente des débats politiques).

 
Le Pen propose tout l’inverse, elle nous garantit l’invective, la haine de l’autre, des solutions du passé qui d’ailleurs n’ont jamais fonctionné en France, sauf avec Pétain : un temps de « révolution nationale » où la recherche de boucs-émissaires était de mise. Elle réduit nos identités toujours plurielles à une alternative illusoire et dangereuse pour l’équilibre de notre société : être ou ne pas être «Français de souche». Elle nous garantit le désastre économique et social accompagné de la honte devant nos voisins européens, nous qui avons historiquement fait la France avec nos valeurs de solidarité et nos utopies égalitaires, dont celle de l’universalisme.

 

En bref, et même si nous pouvons être désespérés de l’état de la politique française depuis 5, 10 ou 30 ans suivant nos angles de perception, nous ne pouvons pas accepter de voir notre pays sombrer dans des logiques de repli et de crispation identitaire régressive.

 
Certains pourront rétorquer à cet argument que la classe politique a aujourd’hui aussi peu de pouvoir que de marge de manœuvre, au motif que ce sont les grands conflits mondiaux et la finance internationale qui dictent le gouvernement des pays.
Le Portugal, dirigé par une large alliance de gauche d’un côté, la Turquie et l’Iran, dont les dirigeants n’en font qu’à leur tête de l’autre, montrent qu’un tel raisonnement est fragile. D’autres pourraient en revanche nous réconforter en nous rappelant que l’Assemblée a encore du pouvoir en France et qu’on ne connaît pas son profil futur, qui nous réservera sans doute  quelques surprises. Mais le pouvoir présidentiel est fort en France, et l’élection des députés reprend, depuis qu’elle est associée à celle de la présidence de la République, les grands traits de cette dernière.

 

La menace d’une présidente FN accompagnée de députés virulents, populistes, autoritaires et racistes est donc bel et bien réelle. Nous pourrions assez vite nous retrouver dans une situation proche de la Hongrie de Viktor Orban.

Un vote partagé

La solution que nous proposons, adressée aux personnes qui ne voudraient pas voter Macron, se décline selon le degré de défiance ou de rejet vis-à-vis du candidat.

 

Elle consiste à mesurer le pourcentage de raisons qu’on a de voter Macron, et à organiser un vote collectif qui le reproduise.

 

Prenons le cas d’une personne qui n’a aucune envie de voter pour lui, mais qui ne veut absolument pas de Le Pen comme présidente. Cela signifie que cette personne refuse de donner 100% de sa voix au candidat, mais qu’elle est prête à lui en donner 51%, au moins pour qu’il soit élu. Si elle penche pour l’abstention, il lui suffit de trouver une autre personne dans la même situation pour que l’une vote Macron et l’autre s’abstienne, chacune au nom des deux. Cette situation est facile à réaliser au sein des couples. Avec une telle distribution des suffrages, aucun des deux électeurs n’a le sentiment de subir la pression de l’autre, et une petite voix s’ajoute au score de Macron.

Si notre électeur est favorable à Macron à 75% (pour diverses raisons, prise en compte de la menace Le Pen incluse), il lui suffit de trouver 3 autres personnes qui ont sa sensibilité et les 4 se partageront les rôles: 3 voteront Macron, une s’abstiendra ou votera blanc. Etc.

Cette solution fonctionne pour celles et ceux qui hésitent entre silence et vote du bout des lèvres. Son avantage est de ne pas culpabiliser les électeurs: nous sommes tous majeurs et expérimentés, nous en avons assez de recevoir des leçons d’émetteurs souvent moins respectables qu’ils ne le prétendent et qui usent d’arguments dépassés et qui nous incitent à voter individuellement, en «notre âme et conscience» alors que c’est un choix collectif et solidaire qu’il convient d’exprimer depuis que nous avons toutes et tous le droit de vote.

 
Cette solution permet donc de dépasser le paradoxe entre choix individuel et action collective. Elle a le mérite de la nuance, elle permet de ne pas se quereller avec ses proches et ses amis, elle garantit aussi que la somme des voix du groupe qui l’appliquera défavorisera de fait le score de Le Pen.

 

Elle sera aussi une façon de reconstruire au niveau le plus fin ce mélange de solidarité et d’engagement collectif qui nous a tant manqué ces dernières années. Ce subtil mélange sera surtout un rempart judicieux et habile aux politiques brutales et violentes qui s’annoncent.

 

*Tribune libre par un collectif de chercheurs

Éric Guichard, philosophe et anthropologue, Maître de conférences à l’Enssib, responsable de l’équipe « Réseaux, Savoirs & Territoires » de l’ENS-Ulm ; Pierre-Antoine Chardel, philosophe et sociologue, Professeur à l’Institut Mines-Télécom (équipe ETHOS de Télécom Ecole de Management) et chercheur au Centre Edgar Morin (CNRS / EHESS) ; Valérie Charolles,  philosophe et économiste; Pierre-Yves Gaudard, psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Paris Descartes ; Dieter Horning, Maître de conférences en études germaniques à l’Université Paris VIII ; Bernard Reber, philosophe, Directeur de recherche au CNRS, membre du CEVIPOF (Sciences Po) ; Chantal Enguehard, Maître de conférences en informatique à l’Université de Nantes ; Jean-Pierre Chevrot, Professeur de linguistique, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, Université Grenoble Alpes et ENS Lyon ; Marc Fleurbaey, économiste, titulaire de la chaire « Économie du bien-être » au Collège d’études mondiales, Professeur à l’Université de Princeton (USA).