Judith Butler

Judith Butler est une philosophe américaine née en 1956. Son oeuvre est au confluent du féminisme et de la théorie queer, qui critique les fondements essentialistes de la différence sexuelle ou de la sexualité. A partir de la lecture qu’elle fait d’auteurs français du XXe siècle, tels Michel Foucault ou Monique Wittig, son travail s’applique à la déconstruction de l’ontologie sexuelle.

Son livre le plus célèbre, Trouble dans le genre, part de la viabilité de la catégorie des femmes comme sujet du féminisme. La philosophe remet en question les positions identitaires de certaines féministes, pour lesquelles existeraient des caractéristiques notamment culturelles propres aux femmes, pour fonder une politique féministe qui réfuterait la réification des femmes.

De l’identité juridique…
Les femmes sont une catégorie politique : est femme celle que la loi désigne comme femme. Cette identité politique sexuée se construit dès la naissance juridique ; l’enfant n’est être humain qu’une fois répondue la question « c’est un garçon ou une fille ? ». Mais en la nommant, le pouvoir juridique confère une cohérence et une visibilité à la catégorie des femmes spécifique à la matrice politique.
Le genre apparaît donc comme un construit culturel qui donne sens au corps. Mais Butler réfute l’anthropologie structurale, qui verrait dans le genre une pratique culturelle qui rendrait intelligible un sexe naturel présent avant le discours. Cette théorie suppose l’existence d’une loi implicite qui met en évidence les pratiques qui instituent une continuité entre sexe, genre, sexualité et désirs.
Cette hypothétique continuité implique alors l’existence de tabous, de positions au sein du langage qui ne peuvent être pensées et maintient comme une action anté-culturelle la fixité du sexe biologique, dont les effets ne sont toujours vus qu’au travers du genre et de la sexualité.
Poussant plus loin son raisonnement, la philosophe affirme qu’il n’existe pas d’identité de genre intrinsèque : se livrant à une critique du concept d’identité, elle n’est pour elle qu’une illusion, produite par la répétition continuelle et apparemment cohérente des actes que nous associons au genre.

Sexualité
Comme genre et sexualité se nourrissent l’un l’autre, Butler se penche également sur les implications politiques de l’homosexualité. Son propos est d’en saisir les implications culturelles et politiques. En effet, elle questionne les liens supposés nécessaires entre sexe, genre et sexualité. Butler se livre alors à une relecture de l’oeuvre de Monique Wittig, lesbienne radicale. Pour elle, être lesbienne ne se limite pas à la sphère privée : il s’agit d’un projet politique. « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » écrit-elle. Être femme n’a pour elle de sens que dans le contexte de l’hétérosexualité obligatoire. L’homosexualité est donc réprimée par les catégories de sexes, qui aboutissent à la subordination politique de la femme à l’homme. Monique Wittig arme ainsi qu’« [elle] n’a pas de vagin ».
Butler note que c’est dans ce contexte que se construisent les normes : être un « vrai » homme, une « vraie » femme, c’est ne pas être un gay ou une lesbienne. L’homosexualité porte donc en elle une subversion de la matrice hétérosexuelle fondatrice de la domination masculine. Cependant, elle réfute le différentialisme de Wittig : l’opposition frontale entre hétéro et homosexualité n’est plus.

Un genre choisi
La philosophe construit alors sa propre théorie du genre : il crée ce qu’il est supposé révéler des actes qui le définissent. Ce caractère performatif ne relève pas du volontarisme ni du déterminisme. L’homme qui accentue sa virilité, la femme qui surjoue sa féminité, tout autant que le travesti le plus excentrique, donnent à voir la non-naturalité du genre.
Il faut donc substituer l’inversion par la subversion, en déplaçant les lignes de l’hétéro-sexisme pour instiller le trouble dans le genre.

Pierre Pora, pour Jumping de l’X