En s’émancipant des institutions et de la morale religieuse, sexuelle et familiale, l’homme moderne a-t-il vraiment brisé toutes ses chaînes ? Et si d’autres formes de contrôles régissaient sa vie ?

Plus de quarante ans après mai 1968, la question des interdits et des tabous dans la société française semble réglée. Et si les slogans comme « Jouir sans entraves » ou « Il est interdit d’interdire » font sourire les jeunes générations, c’est précisément parce qu’aujourd’hui…tout est permis ! Il est vrai que depuis les années 1960, l’État n’est plus tout puissant et les individus peuvent librement choisir leur vie. Ainsi, dans le domaine sexuel, la morale rigoriste et normative, a laissé la place à la liberté dès l’âge de 17 ans. De même, la morale familiale a beaucoup évolué : entre les divorces, les familles recomposées, le Pacs pour les homosexuels et les enfants nés hors mariage, le cercle familial demeure, mais s’est désinstitutionnalisé et n’est plus prescriptif. Il n’est plus un carcan, mais une protection. Grâce à ce processus d’émancipation, les individus jouissent de liberté privées beaucoup plus grandes qu’avant car les choix se sont considérablement accrus. « Le climat des années 1960 était une culture libérationniste. Il fallait s’émanciper de la morale, de la religion et libérer le désir, souligne Gilles Lipovetsky, Professeur de philosophie à l’université de Grenoble. Cette parenthèse a duré 15 ans. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans ce contexte car nous avons réussi à atteindre ces objectifs. »

 

Contraintes et auto contrôle
Pour autant, si les individus sont plus libres, ont-ils réellement le pouvoir de décider de leur vie ? Rien n’est moins sûr selon le philosophe qui affirme que d’autres contraintes pèsent sur les individus : « Il y a un contrôle plus tenu qui s’exerce sur les gestes quotidiens au nom de la sécurité et de la santé (caméras de surveillance, interdiction de fumer, Plan Nutrition Santé…), assure Gilles Lipovetsky. D’où un climat anxiogène généré au nom de l’épanouissement de soi ! Certes, on a plus de libertés privées et l’on a plus d’autonomie pour construire sa propre vie, mais il y a aussi de nouvelles formes de servitudes liées à l’emploi, à l’insécurité sanitaire. Ainsi, par exemple, la thématique de la santé est devenue obsessive. Le corps est pris dans un ensemble de contrôle très forts. » Et d’affirmer dans le même temps que l’argent et la consommation ont asservi les citoyens : « On ne peut plus rien faire sans consommer, à part l’amour ! Le secteur marchand a envahi tous les plaisirs de la vie. La liberté s’est transformée en nouvelles formes de servitudes. Il ne suffit pas d’être libre pour être satisfait ! » Si donc les tabous des années 1960 sont objectivement tous tombés, il nous faut désormais repenser le sens du mot liberté. « Auparavant, nous étions dominés par le modèle de l’armée, de l’église catholique, de la hiérarchie autoritaire, indique Jacob Rogozinski, philosophe et Professeur à l’université de Strasbourg. Maintenant, l’aliénation se cache derrière la libération et le contrôle tend vers l’auto contrôle. C’est un système assez pervers. » Ainsi, les mécanismes actuels de la domination fonctionnent de telles façons que les hommes ont l’impression de se libérer alors qu’en fait, ils s’asservissent à des rôles et des programmes fixés malgré eux. Alors, dans cette société narcissique où le moi s’exhibe sans cesse, l’individu peut-il s’arracher à ces rôles qu’on veut lui imposer ? La tâche s’annonce difficile, mais heureusement pas impossible.

 

F.B