Les grandes écoles se sont longtemps pensées comme des institutions devant donner à leurs élèves la connaissance de la science, cette dernière ouvrant à la maîtrise technique. On retrouve ainsi l’architecture de base de nos formations, allant des fondamentaux scientifiques vers les contenus techniques.

Evidemment, ce n’est qu’une partie de l’histoire : l’autre, c’est l’exigence de la pratique. La technique ne se réduit pas à l’application de la science, mais consiste plutôt en la mobilisation d’un ensemble de procédés, techniques, méthodes permettant de réaliser des compromis, de proposer des conceptions, de simuler des réalisations et finalement de prendre des décisions. C’est la raison pour laquelle les écoles d’ingénieurs ont très tôt fait la place importante aux stages, à la présence sur le terrain de la pratique technologique, jusqu’à ce que, dans bon nombre d’Ecoles, ces expériences occupent près du 1/3 du temps de la formation. Théorie et pratique, voilà un constat banal sur un enjeu incontournable. Mais ce n’est pas si simple. Comme Aristote l’avait déjà noté dans son Ethique à Nicomaque (Livre VI), si la sagesse (c’est-à-dire la science) peut s’apprendre jeune, la pratique et l’expertise qui en découle, l’expérience, autrement la dit la sagacité (phronésis) comme il le formule lui-même, ne s’enseigne pas facilement et elle est peu accessible aux jeunes gens. Cela apparaît d’autant plus inaccessible si on s’accorde, à l’unisson de notre environnement, que les problèmes techniques s’inscrivent désormais dans une complexité irréductible et systémique.

 

FORMER À LA SAGACITÉ ? LA POSTURE CRITIQUE DES SCIENCES DE L’HUMAIN ET DU SOCIAL
Comment donc compléter une formation scientifique fondée sur la connaissance par une formation technologique fondée sur la sagacité ? Une réponse vient des disciplines qui d’emblée ont à étudier des phénomènes complexes, et dont la complexité est irréductible : on ne peut l’éliminer sous peine de faire disparaître l’objet même d’étude. Il s’agit bien sûr du fait humain et du fait social. Les sciences humaines et sociales se sont constituées autour de différentes approches et méthodologies, mais on peut les caractériser par le paradigme « critique » qui les distingue des sciences de la nature. Une approche critique consiste à prendre l’évidence de l’expérience pour la déconstruire, dégager ses préjugés ou préconceptions, et de comprendre en quoi cette expérience aurait pu être autrement. De manière synthétique et donc trop caricatural, les sciences de la nature veulent comprendre pourquoi un phénomène se répète, les sciences de l’humain et du social veulent comprendre pourquoi les phénomènes ne se répètent jamais à l’identique. Certes, la posture critique ne suffira pas à enseigner la sagacité : elle ne s’enseigne pas, ne l’oublions pas. Simplement, cette posture permet d’aborder l’expérience, d’envisager la pratique non comme une simple mise en oeuvre, mais comme un événement à recevoir, déconstruire, élaborer. Nous avons proposé à l’UTC d’accompagner certains étudiants pour comprendre et analyser leur stage comme une expérience de la technique, dans sa scientificité formelle et son humanité critique

 

LA TECHNOLOGIE, UN FAIT HUMAIN
Il en découle qu’il faut aborder la technologie comme un fait naturel à étudier selon les approches habituelles des sciences de l’ingénieur, et un fait humain et social à prendre comme tel : non pas en limitant aux traditionnelles compétences gestionnaires et linguistiques qu’on demande à un ingénieur en tant que futur cadre, mais comme un technologue devant surmonter la complexité des situations qu’il a à affronter. Par exemple, les universités de technologies ont depuis leur création revendiqué d’avoir une véritable formation philosophique, en sciences humaines et sociales (communication, linguistique, histoire des sciences, sociologie, etc.). Cette intégration n’est plus seulement une option, mais constitue désormais une nécessité.

 

L’HUMAIN, ACTEUR TECHNOLOGIQUE DE LA COMPLEXITÉ
Mais la compréhension de l’humain est aussi le facteur clef pour aborder la complexité. C’est en effet l’être qui, par son fonctionnement, sa culture, sa vie, est le système le plus performant de notre monde (univers ?) pour gérer des situations complexes. On lit trop souvent que le facteur humain est le problème ayant suscité des difficultés : c’est une vision bornée et tronquée des choses. Le facteur humain n’est pas le problème, c’est la solution. Seule une technologie se comprenant comme un complexe socio-technique, comme fait social et humain, peut envisager d’aborder les problèmes que ses nouvelles réalisations suscitent. L’humain est la clef de la formation des ingénieurs/es, et de la technologie.

 

Par Bruno Bachimont,
directeur à la recherche UTC