Il ne se passe pas une semaine sans que des articles anxiogènes posent la problématique du remplacement des humains par des machines dans un nombre croissant de tâches. Les études sur l’impact de l’IA et de la robotique sur l’emploi se succèdent sans que se dégage un consensus, si ce n’est l’inquiétude. Pour certains, ces avancées technologiques représentent une catastrophe annoncée. Pour d’autres, elles sont indispensables pour retrouver un dynamisme industriel et de la croissance.

 

Une nouvelle révolution industrielle est en marche

L’introduction des robots dans l’industrie ne date pas d’hier. On peut même dire qu’elle a été pionnière dans l’utilisation des robots, en particulier dans les chaines de production. Récemment, il y a eu une prise de conscience que ce mouvement ne touchait plus seulement les tâches de production, souvent manuelles et répétitives, mais aussi le secteur des services et des emplois plus qualifiés. Un exemple, parmi beaucoup d’autres, concerne le développement des véhicules autonomes. Les répercussions seront très importantes pour les secteurs du transport et de la logistique. Mais elles ne sont pas immédiates, puisque la commercialisation devrait débuter vers 2020 et qu’un déploiement sur certains types de véhicules ne devrait pas être opérationnel avant 2030. Quoiqu’il en soit, une nouvelle révolution industrielle est en marche et, comme les précédentes, elle aura un impact fort sur les usages, les processus, les métiers et plus généralement sur l’économie. Faut-il s’en inquiéter ?

Les robots n’aspirent qu’à prendre la place des humains ?

Pour beaucoup, l’IA et les robots représentent la prise de pouvoir de machines autonomes et conscientes qui n’aspirent qu’à prendre la place des humains. Un des problèmes réside dans le mélange constant qui est fait entre l’imaginaire et la réalité des développements. Il est vrai que la nature humaine d’être social nous pousse naturellement à projeter nos modes d’interactions sur tout ce qui nous entoure. Alors on imagine que les machines sont dotées des mêmes capacités que nous. De plus, la culture populaire, portée dans ce domaine par les grands films de science-fiction, ajoute à la confusion.

La réalité des laboratoires et des applications est bien plus laborieuse

Voici une tentative de classification des IA que j’ai proposé qui permet de restituer les capacités actuelles par rapport aux fantasmes de certaines prédictions. On peut définir six niveaux d’intelligence en comparaison avec l’humain :

  1. Sous-humaine pour des tâches spécifiques
  2. Équivalente à un humain pour des tâches spécifiques
  3. Supérieure à la plupart des intelligences humaines pour des tâches spécifiques
  4. Supérieure à toute intelligence humaine pour des tâches spécifiques
  5. Supérieure à l’intelligence humaine pour une majorité de tâches (Artificial General Intelligence)
  6. Intelligence artificielle ultime (singularité technologique)

La très grande majorité des applications actuelles relèvent du niveau 1. Par exemple, les dispositifs de reconnaissance de la parole (en particulier en milieu bruité et multilocuteur), ou bien encore les agents conversationnels (chatbots) ont des performances encore bien inférieures à celles d’un humain pour la même tâche malgré l’engouement qu’ils suscitent. Une IA comme AlphaGo, dont les résultats ont pourtant été spectaculaires lors de sa victoire contre l’un des meilleurs joueurs mondiaux de Go, est de niveaux 3. AlphaGo est une application hyperspécialisée qui ne possède aucune autonomie de comportement véritable. Si l’on peut imaginer concevoir assez rapidement des IA de niveau 4, les niveaux supérieurs restent à ce jour des utopies (ou des dystopies). En particulier l’avènement d’une super-intelligence prenant en main la destinée humaine à partir de 2045, appelée « singularité technologique » par les techno-prophètes transhumanistes, relève plus du fantasme que d’une prédiction sérieuse.

 

Nous avons tous besoin des robots et de l’IA

Il est aujourd’hui une évidence que, pour de nombreux pays industrialisés, la croissance démographique est en chute et que la durée de vie augmente. Le nombre de seniors s’accroit donc fortement, réduisant ainsi la part de la population dite active. Même la Chine a vu la croissance de sa population en âge de travailler devenir négative en 2015. Allonger la durée du travail n’est qu’une solution transitoire, voire illusoire. La solution réside plutôt dans une automatisation industrielle renforcée et raisonnée, portée par les avancées de la robotique, de l’intelligence artificielle et du « machine learning ». Que ce soit volontairement ou non, la plupart des pays qui ont un vieillissement de leurs populations sont d’ailleurs ceux qui ont le plus de robots. Elles ont aussi les taux de chômage les plus faibles.

Les compétences françaises en IA en robotique représentent une chance pour l’industrie plutôt qu’un danger

Toutefois, ces changements profonds doivent s’effectuer en replaçant l’homme au centre des préoccupations et non à une réflexion basée sur la seule rationalité économique. L’Intelligence Artificielle c’est l’Intelligence humaine Augmentée, un troisième hémisphère ajouté à notre cerveau organique. Et nous avons besoin de toute l’intelligence disponible pour faire face aux défis industriels, mais aussi économiques, sociétaux et environnementaux auxquels nous devons faire face. Dans ce contexte, l’information et l’éducation sont des priorités. L’éducation supérieure a donc un rôle important à jouer pour préparer ces changements. Elle doit non seulement introduire de nouveaux enseignements, mais aussi participer à une nécessaire réflexion éthique et humaniste.

Jean-Claude Heudin, HDR, PhD, Directeur de l’Institut de l’Internet et du Multimédia – IIM – Groupe Léonard de Vinci est auteur de Immortalité numérique – Intelligence artificielle et transcendance

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