Les entretiens de Royaumont de décembre 2012 ont eu pour ambition de « Réinventer le travail ». Le ressenti, le vécu, valent souvent mieux que de longs discours théoriques ou politiques… Nous en avons eu la preuve en écoutant des dirigeant(e)s d’entreprises. Ils sont moteurs, responsables d’impulsions positives, et en charge de faire que le travail de leurs collaborateurs soit aussi épanouissant qu’efficace, l’un n’allant pas sans l’autre.

 

Gérer l’interculturel, une épineuse question jusqu’au plus haut niveau de l’entreprise …. et de l’État

Le témoignage de Marwan Lahoud, président de EADS France et DG délégué à la stratégie et à l’international du groupe, sur la fusion avortée entre EADS et BAE Systems

Les différences culturelles sont ici exagérées pour n’en être que plus explicites. Des différences qui se sont révélées des obstacles alors qu’elles concernent des pays voisins. La difficulté du management multiculturel ne serait donc pas proportionnelle à la distance séparant les individus…

« Le 15 juillet 2012, les entreprises avaient un accord. Pour finaliser l’opération il fallait le feu vert des actionnaires : Daimler, EADS et les Etats.

Lors de la présentation du projet aux Anglais, la réponse a été très British : « Interesting ». Trois jours après, nous recevions une lettre de trois pages, les « Lignes rouges », 15 conditions à remplir pour la fusion.

Réaction des Allemands typique : « Nous allons créer un groupe interministériel et multipartisan pour étudier la question ». Avant cela, ils veulent consulter des avocats, définir les processus, les critères.

Du côté des Français, la première question est « De quel ministère dépend le projet ? » Très vite on nomme deux hauts fonctionnaires pour étudier le dossier. Le but étant de négocier afin de se rapprocher des 15 exigences Britanniques.

Des chefs d'entreprises pour réinventer le travail

Vers le 15 septembre, nous avions les grandes lignes d’un accord. Les Allemands en étaient toujours à discuter du processus…

Le lundi matin l’accord est noué entre Français et Anglais. Les entreprises rédigeaient le texte d’accord intergouvernemental. Madame Merkel appelle le Président pour signifier son refus. Le projet est abandonné le 10 octobre afin de ne pas laisser 210 000 salariés dans l’incertitude.

Ce fut une grande déception car l’industrie a essayé de construire quelque chose d’extraordinaire et s’est heurtée au fait que l’envie d’Europe n’existe plus. Le souffle politique a manqué.

Pourquoi ce refus Allemand ? Une ambiance générale de méfiance à l’égard de l’Europe à Berlin. Le cabinet de Madame Merkel, y compris elle-même, est originaire de RDA et nourrit de la méfiance vis-à-vis des projets collectifs. Le second frein est la crainte de la perte de pouvoir, d’influence dans EADS. »

Et si l’équilibre vie privée/vie professionnelle était un piège pour les femmes ?

Deux dirigeantes, de génération différentes, diplômées de haut niveau, se sont retrouvées autour d’un échange improvisé autour de l’équilibre vie/privée vie professionnelle. Considéré comme une avancée, une clé pour l’épanouissement au travail et une réponse aux nouvelles attentes de la jeune génération, il serait un piège pour les femmes actives. Cela tant pour leur prise de responsabilité dans l’entreprise que leur émancipation à la maison.

Yseulys Costes, présidente de 1000mercis.com : « Lorsque j’ai tapé « Travailler moderne » sur Google en préparant cette conférence, il est sorti « Equilibre vie privée/vie professionnelle » et « Génération Y ». Je pense que ce sacro saint équilibre met en réalité une pression extraordinaire, surtout sur les femmes. Elles devraient être exemplaires en tous domaines, pouvoir se consacrer entièrement et de manière efficace à toutes les dimensions de leur vie en même temps. Or, les priorités ne sont pas les mêmes à 25 ou 50 ans en matière d’équilibre des temps de vie. »

Mercedes Erra, présidente de Havas Worldwide : « Une personne qui décide de travailler le fait car elle est engagée, épanouie, s’éclate dans son travail. La pression du discours ambiant sur cet équilibre amène des femmes dotées de beaux diplômes à rester à la maison, à croire qu’il leur est impossible de faire carrière et de gérer leurs enfants. J’ai cinq fils, combien de fois leurs professeurs m’ont fait comprendre que c’était une honte que je ne sois pas là à 16H30 !

Or, la vraie chose à dire est : le travail est intéressant, il crée l’indépendance. J’ai découvert enfant qu’en fait une femme qui ne travaille pas, travaille à la maison et n’est pas payée pour cela ! Ma mère restait à la maison, je la voyait travailler. D’un autre côté je voyais mon père partir chaque matin tout fringuant. J’en avais donc conclu : l’un s’amuse pendant que l’autre travaille ! »

 

Le sens du travail

L’éclairage du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, Primat des Gaules

Le cardinal Barbarin a rappelé le lien indissociable entre l'être et le faire chez l'Homme

Le cardinal s’est exprimé sur le travail et l’homme, l’être et le faire, les valeurs humaines et la dimension spirituelle du travail.

 

« Lorsqu’on demande à une personne « Qui êtes-vous ? », elle répond souvent par son métier. Nous sommes ce que nous faisons. Le travail vient juste après la famille par ordre d’importance dans la vie d’une personne. Il existe donc un lien fort entre l’être et le faire.

Lieu de réalisation personnelle

L’engagement, la considération, la fierté de son entreprise, l’honneur, sont essentiels. Or, on assiste à une forme de révolte contre le fait qu’il n’existe pas de travail sans peine. On veut le travail mais pas la peine. Dans son encyclique sur le travail en 1981, Jean-Paul II s’engage de manière personnelle car il a été ouvrier. Il dit qu’il s’est trouvé dans le travail, parle de réalisation. Ce sont des valeurs universelles, des vérités de bon sens. Dans le travail, chacun devient lui-même. Il dit aussi que la famille lui a donné la vie, le travail ce qu’il est et ce qu’il donne. Il parle de noblesse du travail en tant que service rendu à la société.

Une distance avec le travail

L’épanouissement par le travail est aussi au cœur du discours de Mercedes Erra, présidente de Havas Worldwide, qui souligne néanmoins la tendance négative dans la relation au travail et donne des pistes pour le revaloriser.

« Les sondages soulignent l’étrange relation des Français avec le travail. L’un d’eux indique qu’ils ne sont que 65 % à penser qu’il est essentiel à la vie pour chercher le bonheur, contre 81 % ded Japonais et 70 % des Américains. Cela induit une distance avec le travail. Un autre sondage nous dit que 37 % des Français estiment moyennement s’épanouir dans leur travail… Ils sont aussi 52 % à penser avoir un risque de perdre leur emploi dans l’année. Si l’on ne peut plus compter sur l’emploi, naturellement on s’en détourne.

Les jeunes sont nombreux à affirmer que le travail est avant tout un moyen de gagner de l’argent et à avoir comme critère de choix l’équilibre vie privée/vie professionnelle. Si lors d’un entretien d’embauche votre première question est de savoir quand vous quittez le travail, cela pose problème. 74 % des ados disent aussi ne pas poser de question sur leur travail à leurs parents de peur de les stresser.

 

Comment redonner du sens au mot travail en tant que système d'épanouissement de la vie ?

Les pistes de Mercedes Erra pour redonner du sens au mot travail

Porter un nouveau discours sur le travail, sur les entreprises, les valoriser.

Le travail est un système d’accomplissement de la vie ! Il faut oser assumer que le travail est intéressant même si cela va à contrecourant des idées véhiculées dans la société ; arrêter de ne parler que de stress, de risques, de peurs.

Parler des métiers, de leur noblesse, les faire connaître.

Créer des ponts avec l’éducation, donner des perspectives et envie d’aller vers le travail aux jeunes.

Donner la fierté de l’entreprise, créer un projet collaboratif. Chaque matin je dis à mes collaborateurs combien le métier de publicitaire est formidable !

Les entretiens des 1 et 2 décembre 2012 sont en vidéo sur www.entretiensroyaumont.org

A. D-F