Sociologue des religions, philosophe et éditeur, Jean-Louis Schlegel est un personnage-clef de la vie intellectuelle de ces dernières décennies. Lié en particulier à la revue Esprit dont il est un des directeurs de rédaction, mais aussi éditeur pendant plus de vingt ans au Seuil, ou encore traducteur reconnu, il revient ici sur les grands jalons d’un itinéraire qui dessine en creux tout un pan de l’histoire contemporaine de la philosophie.

Quels furent les maîtres, les influences, voire les évènements ayant décidé de votre vocation philosophique?

Je suis originaire de l’Est de la France, né de parents paysans. Entré à 18 ans chez les Jésuites, je n’étais donc pas parti pour faire une carrière philosophique, même si j’avais aussi choisi cet ordre en raison de sa dimension intellectuelle. Dans le contexte troublé des années soixante, entre le concile Vatican II et Mai 68, j’ai d’abord suivi des études de lettres classiques, puis de linguistique générale (c’était alors la grande période structuraliste), à l’Université d’Aix-en-Provence. Ma philosophie et ma théologie ont été assurées par les jésuites.

Ma formation fut ainsi très large, alimentée par une grande curiosité intellectuelle : je m’intéressais par exemple à Roland Barthes ou aux travaux de la revue Tel Quel, menée par Sollers. Des professeurs jésuites, parfois eux-mêmes lacaniens, nous enseignaient la psychanalyse. C’était une époque très florissante pour les sciences humaines, mais celles-ci venaient profondément interroger nos convictions religieuses. Un des seuls penseurs à maintenir alors une jonction entre religion et sciences humaines était Paul Ricœur, que j’ai découvert relativement tôt. Il m’a permis de trouver une contrepartie philosophique à l’effet « corrosif » des sciences humaines, et me fut d’un réel secours.

Je reconnais volontiers que je suis resté assez éclectique, mobilisé par des intérêts multiples. J’ai quitté les Jésuites seulement en 1985, mais je leur suis très reconnaissant de la formidable formation reçue dans différents domaines, notamment en philosophie et en théologie. A l’époque, en philosophie, on accordait un grand poids à Kant et Hegel, c’est-à-dire au grand tournant philosophique de 1800, qui relisait tout le passé et ouvrait tout l’avenir philosophique.

C’est donc la confrontation, le frottement en quelque sorte, de votre foi avec les sciences humaines alors en plein essor, qui vous ont fait quitter les ordres?

Il y avait en effet une part de vive critique religieuse dans le discours produit à l’époque par les sciences humaines. L’influence du marxisme (sous sa forme gauchiste après Mai 1968) restait très grande – bien que j’y ai plutôt échappé pour ma part. Tout cela s’est ensuite effondré dès le milieu des années des soixante-dix, avec la parution de l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne en 1974. C’est d’ailleurs de cette époque que date ma rencontre avec la revue Esprit, qui avait pris elle-même des positions antitotalitaires très affirmées. J’ai en réalité rejoint la vie séculière avant tout pour des raisons personnelles, bien plus que pour des raisons strictement philosophiques – même si mes convictions intellectuelles et croyantes ont été lézardées par la critique.

C’est donc dans les années soixante-dix que vous commencez à collaborer à Esprit

Oui. Fondée par Emmanuel Mounier en 1932, la revue était dirigée en 1976 par Jean-Marie Domenach depuis presque vingt ans, mais plus pour très longtemps, puisque Paul Thibaud allait bientôt lui succéder, avec Olivier Mongin au secrétariat de rédaction. Ce dernier et moi-même avions à quelques années près le même âge et nous nous sommes beaucoup rapprochés. Lorsqu’il a pris la direction de la revue en 1988, je l’ai naturellement accompagné.

Comment pourriez-vous définir l’esprit de cette revue, marqué par celui de son fondateur Emmanuel Mounier?

Contrairement à ce que l’on pense, Esprit n’est pas une revue chrétienne puisqu’Emmanuel Mounier, bien que lui-même catholique, avait précisément tenu à ce que la revue n’eût aucune attache institutionnelle avec l’Eglise. Aussi dès 1932, le comité de rédaction était-il ouvert à des protestants, à des juifs et à des agnostiques. Ce qui n’était pas nécessairement bien perçu à l’époque par les autorités ecclésiastiques. Mounier a développé une doctrine philosophique appelée le « personnalisme communautaire », tentant en substance de faire une synthèse de la communauté et de l’individu. Il était en effet très critique envers l’individualisme moderne et voulait développer une pensée réconciliant l’individu et la communauté. Ce qui l’a d’ailleurs conduit à commettre quelques erreurs de diagnostic et notamment à dénoncer la démocratie, en tant que régime de l’individu-roi. Même si c’est vrai, la démocratie est précieuse, et sa critique ne peut pas être absolue. Il n’a jamais été fasciste mais certains de ses textes font montre d’une forme d’admiration pour les idéologies accordant une place importante à l’esprit de corps, à la vitalité propre aux communautés. Si bien qu’au moment de l’Occupation, il a cru qu’il pouvait assumer quelques responsabilités dans l’administration de Vichy. Une scission eut alors lieu au sein de la revue, Mounier étant de ceux qui pensaient que la revue pouvait continuer. Mais il s’est vite aperçu que la censure exercée par le Régime rendait la chose impossible… On l’arrêta, il fit un séjour en prison, puis rejoignit la Résistance en 1942. Vichy fut une erreur de jeunesse. Bienheureux ceux qui aujourd’hui savent parfaitement ce qu’il fallait faire en 1940 ! Il ne faut pas oublier que Mounier, né en 1905 n’avait que 27 ans lorsqu’il a fondé la revue. Avec une intuition forte d’ailleurs, car celle-ci existe toujours.

Quels sont les principes qui caractérisent la revue Esprit?

Esprit est avant tout basée sur un principe simple, qui s’avère toutefois un pari difficile à tenir : la revue essaie de faire une lecture des évènements contemporains, de penser le présent politique et culturel. C’est une revue de politique et de culture, mais toujours immergée dans l’actualité qu’elle tente comprendre, c’est vraiment là sa marque de fabrique. Sa difficulté est en quelque sorte d’interpréter les signes du temps.

Ce qui distingue aussi particulièrement la revue est d’ouvrir ses colonnes à une grande diversité politique…

Dès le début, Esprit a en effet attiré des gens situés tout à fait à gauche, comme ceux du Sillon de Marc Sangnier, et cela malgré l’influence notable sur Emmanuel Mounier d’un philosophe comme Jacques Chevalier, thomiste et plutôt droitier. Il faut dire que notre société n’était pas encore aussi installée dans la démocratie qu’elle l’est aujourd’hui, on n’en jaugeait pas encore toutes les qualités. De même, les expériences totalitaires n’avaient pas encore dévoilé toute leur barbarie. Il est facile de projeter a posteriori notre lucidité sur les années Trente. On ne prenait pas lors bien la mesure des crimes en cours et à venir. Qu’aurais-je fait moi-même dans ce contexte? Certes, l’Histoire juge ensuite, il y a ceux qui ont eu raison et ceux qui ont eu tort…

C’est donc avant tout sa dénonciation des totalitarismes qui vous a rapproché d’Esprit?

J’avais en effet été saisi par la vive critique du totalitarisme qui a caractérisé la revue dans les années soixante-dix. Mais je me rappelle aussi, un peu plus tôt, d’un dossier sur Mai 1968, très pertinent et passionnant dans sa réflexion à chaud sur ces évènements. Esprit a également eu des intuitions que l’avenir a vérifiées, en lançant certains intellectuels encore inconnus, comme Ivan Illitch par exemple, ou René Girard dont elle a été l’une des premières à apercevoir toute la nouveauté et l’importance de la pensée, lui consacrant un numéro spécial au moment de la publication de La violence et le sacré. D’une manière générale, les articles n’étaient pas de longs papiers sereins et neutres mais attestaient d’un engagement personnel. Il n’était pas rare dans un même numéro de trouver un point de vue et sa critique. En cela la revue n’a jamais été inféodée à quelque parti ou chapelle que ce soit. Il faut aussi se rappeler qu‘Esprit était plus qu’une revue mais un réel lieu de vie intellectuelle, drainant derrière lui tout un mouvement : beaucoup de débats publics étaient organisés sous l’égide de la revue, auxquels participaient ses principaux animateurs et auteurs. Mais c’était une époque où l’on sortait encore pour des week-ends ou des soirées intellectuelles…

Pour ce qui est des collaborateurs, quels sont vos critères de sélection? La compétence dans un domaine particulier, l’indépendance d’esprit?

Il y a un peu de tout cela. Dans les années cinquante et jusque dans les années soixante-dix, beaucoup de plumes arrivaient de l’université, de jeunes étudiants et chercheurs venaient à notre rencontre, notamment dans le cadre des réunions publiques. Aujourd’hui l’université est un monde beaucoup plus fortifié. Il a d’ailleurs été décidé que les articles parus dans la revue ne pouvaient être mis directement à l’actif du travail d’un chercheur… alors que tout dans leur contenu indique un haut niveau d’exigence scientifique, une préparation et une mise en forme très conséquentes. Certains universitaires éprouvent plus qu’autrefois une difficulté à mettre leurs travaux à la portée d’un public non-spécialiste. Il y a aussi le fait que les objets de la recherche, en histoire par exemple, sont devenus tellement précis, ténus, que peu de gens sont désormais capables de sortir de la spirale de cette hyperspécialisation.

Chacun des membres du comité de rédaction fait part de ce qu’il a lu ou vu, des idées de dossiers ou d’articles qu’il en retirer. Nous disposons chacun d’un carnet d’adresses, d’un réseau, et c’est souvent ainsi que nous choisissons nos contributeurs. Nous pouvons aussi inviter au comité de rédaction des gens qui nous parlent de l’avancement de leur recherche, ce qui est une façon de sonder leur envie d’écrire pour la revue. Nous recevons aussi beaucoup d’articles spontanés, qui peuvent s’avérer excellents. Il est d’ailleurs surprenant d’observer le nombre de grands noms qui ont écrit dans Esprit à un moment ou un autre, notamment dans les années cinquante-soixante, y est apparu. Même Bourdieu avant d’en devenir un adversaire. C’est un signe de sa pluralité…

En parallèle de votre activité au sein d‘Esprit vous avez aussi œuvré dans le monde éditorial…

Alors que je quittai la vie religieuse en 1985, les mains vides, au prix d’une décision très difficile à prendre après vingt ans passés dans les ordres, j’ai eu de la chance, à moins que la Providence ait été à mes côtés… J’ai appris que les éditions du Seuil cherchaient un éditeur dans le domaine Religions, et après quelques péripéties, j’ai été engagé. Je suis officiellement parti en 2009, mais le Seuil m’a demandé de rester au comité éditorial des Sciences humaines. C’est un « poste de pouvoir », il faut le reconnaître, depuis lequel on peut donner vie à une œuvre. Même si, bien sûr, la discussion est souvent intense, et que j’ai moi-même essuyé maint refus de projets. Rétrospectivement, je m’aperçois par exemple, et cela sans me l’expliquer vraiment, que j’ai lancé nombre d’islamologues qui ont été par la suite reconnus, comme Abdelwahab Meddeb, mort récemment. Je suis toujours l’éditeur d’Olivier Roy. J’édite aussi Rachid Benzine, Hamadi Redissi. Mon objectif a toujours été de trouver et de faire exister des livres qui resteraient, de contribuer à leur qualité par mon travail éditorial.

 Autre contribution à la vie des idées, votre activité de traducteur… On sait que l’allemand, votre langue maternelle, entretient un certain nombre d’affinités naturelles avec la philosophie…

J’ai traduit en effet… vingt-trois livres du domaine germanique, et certains ont rencontré un grand intérêt jusqu’au aujourd’hui, comme L’Etoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig, inspirateur de Lévinas, qui m’a valu l’amitié de la communauté juive. J’ai aussi traduit Jürgen Habermas, Carl Schmitt, ou encore Hans Blumenberg, un des philosophes allemands les plus importants de la période récente. En théologie, j’ai traduit des ouvrages de Hans Küng, Johann Baptist Metz, Hans Urs von Balthasar et un article de… Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI. Il est amusant, de ce point de vue, de constater comment s’établit vite aux yeux du lecteur un amalgame entre l’œuvre traduite et son interprète. Je n’ai pourtant jamais été un disciple de Carl Schmitt, que j’ai aussi traduit. En traduction, je me considère comme un « passeur », et je ne traduis pas que mes « amis ». La traduction en général, je dois le dire, me procure beaucoup de satisfaction.

 

La revue Esprit paraît tous mois, plus d’informations sur www.esprit.presse.fr

 

Quelques titres récents écrits ou traduits par Jean-Louis Schlegel :

La Bible expliquée aux jeunes, éditions du Seuil, mai 2017

François d’Assise, d’Hermann Hesse, éditions Salavator, 2015

A la gauche du Christ, en collaboration avec Denis Pelletier, éditions du Seuil, 2012

Le concept de réalité, d’Hans Blumenberg éditions du Seuil, 2012

L’Etoile de la Rédemption, de Franz Rosenzweig, éditions du Seuil, collection La couleur des idées, 2003