Dans son dernier livre, Bérénice Levet se livre à un inventaire passionnant des idées qui ont alimenté la pensée dominante au cours des dernières décennies. Si leurs effets ont pu s’avérer néfastes, notamment sur le système éducatif ou le domaine de la Culture, c’est qu’en voulant émanciper l’homme de toute dette envers le passé, elles l’ont en réalité privé de ce qui lui permet de se construire et se libérer.

 

Votre précédent livre fut plébiscité par Michel Onfray, et vous évoquez par ailleurs ce moment important de votre parcours personnel qu’a été la découverte de La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut. Considérez-vous que nous traversions une période de crise intellectuelle et morale ?

La lecture de La Défaite de la Pensée à l’âge de seize ans a en effet joué un rôle décisif dans mon propre parcours. Avec ce réquisitoire contre le relativisme culturel et ce plaidoyer pour la culture, Alain Finkielkraut m’a réveillée du sommeil dogmatique dans lequel l’époque tout entière, et Jack Lang en particulier, s’employaient à plonger la jeunesse. Ce qu’exaltait Alain Finkielkraut dans cet essai, et qui me fut salvateur, était la capacité qu’a l’individu de se quitter, de se mettre entre parenthèses (la fameuse épochè de Husserl et de la tradition phénoménologique), de se libérer de soi afin d’être libre pour autre chose que soi, de plus grand que soi, en l’occurrence les œuvres de l’esprit. Cette ode au pas de côté m’ouvrait les portes de la vie avec la pensée. Le choix de la philosophie s’est imposé à moi dès mon année de Terminale. J’ai alors contracté la passion de penser, d’interroger, d’inquiéter les évidences. Le philosophe est un empêcheur de penser en rond. Nous vivons dans un univers saturé de réponses, le philosophe sans relâche, les soumet à l’examen. C’est la raison pour laquelle Socrate impatiente tant ses interlocuteurs. Le philosophe tchèque, Jan Patocka, définissait l’Europe, cette Europe née en Grèce, comme le « continent de la vie interrogée ».

Les crises politiques, morales sont des crises intellectuelles. La pensée n’est pas l’action, mais une action forte, résolue a besoin d’être portée par quelques idées, et spécialement par une certaine idée de l’homme, une certaine idée de la civilisation dans laquelle nous voulons vivre. La spécificité, la difficulté aussi, du moment présent tient au décalage entre une matrice idéologique progressiste (qui n’est pas l’exclusivité de la gauche, une grande partie de la droite l’a adoptée) qui demeure influente sur l’élite politique, médiatique, culturelle et des individus qui en mesurent les impasses dans leur chair et n’acceptent plus de s’y soumettre docilement. Les progressistes restent inféodés à ce que le philosophe Vincent Descombes appelle des « nœuds mentaux », c’est-à-dire des associations d’idées moralement qualifiées, ainsi de l’enracinement, du passé, de la nation, « points de douleur » par excellence de la conscience progressiste. J’ai tenté avec cet essai de défaire ces nœuds mentaux. La pensée progressiste n’a plus le monopole de la parole mais elle conserve le monopole de la parole légitime et fait obstacle à toute remise à plat de ses postulats.

Que sont ces « idoles progressistes » dont vous annoncez le crépuscule? Leur tort majeur selon vous, fut d’avoir favorisé une « désaffiliation » généralisée qui, au nom d’une supposée libération de la créativité des individus, a eu pour effet de rompre la transmission de l’héritage culturel. Or, citant Hannah Arendt, vous pensez de votre côté que l’homme ne peut s’accomplir en demeurant coupé de son passé…

Les progressistes postulent que l’homme sera d’autant plus libre, d’autant plus créatif, qu’on le délestera du fardeau du passé. Non qu’on ait fermé les écoles, ou même qu’on n’ait plus transmis le passé, littéraire ou historique – on pourra toujours m’objecter que La Fontaine ou Molière restent inscrits au programme des collégiens – mais on ne les a plus transmis dans le dessein de fabriquer des héritiers, de fabriquer pour dire les choses sans détour des Français. Et tout à fait logiquement la pédagogie qui sévit depuis lors en rend l’appropriation impossible. D’ailleurs, un mot s’est significativement immiscé dans le vocabulaire de l’école, il ne s’agit plus d’instruire mais de sensibiliser.

Par là nous avons hypothéqué les conditions de l’avènement d’un individu réellement émancipé, d’un individu capable de penser, de juger, par lui-même. Or, il n’est pas de pensée libre sans maîtrise de la langue c’est-à-dire d’un vocabulaire foisonnant, nuancé mais non moins d’une syntaxe rigoureuse. La langue est l’instrument d’émancipation par excellence, elle permet d’organiser le chaos initial, d’ordonner ce qui se donne à nous confusément, de prendre de la distance mais elle est également un instrument de perception, elle injecte des distinctions et nous découvre le réel dans sa variété. Comment pourrait prétendre à la liberté un individu que vous abandonnez à lui-même, que vous confiez au seul monde qui l’entoure ? Un être humain auquel vous ne transmettez pas le vieux monde est comme incarcéré dans la prison du présent. Le passé, riche de modalités d’existence distinctes des nôtres, est un levier pour mettre en question le monde dans lequel nous vivons.

 

Alibi de la liberté de l’enfant, auquel s’ajoute, et c’est l’autre grande idole des progressistes, une passion de la repentance. Aux yeux des baby-boomers, nés entre 1945 et 1952 qui occupent alors les postes de commande de la société, et qui sont nos instituteurs, nos parents, la France et l’Occident sont entièrement coupables. En sorte que transmettre cet héritage, ce serait collaborer, contribuer à la pérennisation de ce vieux monde. Le structuralisme, Michel Foucault, les philosophes de la déconstruction, Pierre Bourdieu donnent à cette mise en accusation son étayage conceptuel.

Les conséquences en sont funestes, et après quarante-cinq années d’éducation progressiste, la chose n’est plus à démontrer, il nous suffit d’ouvrir les yeux. Il est deux victimes. L’homme d’abord qui a été vidé de tout substance, de toute intériorité qui lui permette de marcher avec quelque assurance en cette vie, pauvre en mondes, aplani sur le présent et livré pieds et poings liés à la doxa, aux discours de la bien-pensance. L’enracinement, c’est-à-dire l’inscription dans une histoire et un lieu, est une nécessité anthropologique. L’homme sans histoire, sans passé est voué à l’abstraction, il vit, selon le mot de Bergson, à la surface de lui-même. L’épaisseur temporelle n’est pas donnée avec la vie – il s’agit de se sédimenter pour accéder à son humanité. Les racines n’immobilisent pas, elles propulsent au contraire. L’histoire qui nous est léguée est comme une encre dans laquelle tremper notre plume.

L’autre grande victime est la nation, morcelée et renonçant à cultiver sa singularité, s’alignant sur les prescriptions de l’époque. La spécificité de la République française, ainsi que j’essaie de l’établir dans ce livre, est la passion du monde commun, le refus de toute forme de communauté, de là la politique assimilationniste qui a longtemps été la nôtre aussi longtemps que nous avons eu suffisamment aimé notre héritage pour l’offrir à quiconque entendait être ou devenir français. Or, on nous presse de tout part, et l’on sait Emmanuel Macron acquis à cette injonction, de nous convertir à une société d’inclusion, autre nom du communautarisme. L’apparition de la notion de « vivre-ensemble » prouve que nous avons signé la reddition avec la question de fabriquer de l’un avec du multiple, au profit du seul souci est de garantir la tranquillité, d’assurer la coexistence pacifique de communautés vivant chacun selon leurs propres us et coutumes, pratiques vestimentaires, voire lois.

 

L’école, en tant que lieu de transmission par excellence, a été l’une des principales victimes de cette « désafilliation ». Le système éducatif doit-il et surtout peut-il encore faire l’objet d’une refonte selon vous? Ne pensez-vous pas être démesurément optimiste quant aux possibilités réelles de redressement ?

L’école a bel et bien besoin d’être refondée, au sens fort du terme, c’est-à-dire qu’elle a besoin de retrouver des fondements, de redéfinir ses finalités. La refondation de l’école s’impose comme un des chantiers les plus urgents à ouvrir. Il ne s’agit pas de répéter à l’identique l’école de la Troisième République mais de s’inspirer de sa philosophie. Ses pères fondateurs avaient su établir un formidable équilibre entre la formation de l’individu et le souci de la nation, de sa continuité historique. Il ne sert à rien de se quereller sur le contenu des réformes aussi longtemps que l’on ne s’accordera pas sur le sens que l’on assigne à l’institution scolaire. Nos enfants n’apprennent plus rien à l’école, alors, introduire la blouse, ajouter ou retrancher une heure de latin ne changera rien à cet état de fait. Il ne s’agit pas pour moi de justifier la disparition d’un enseignement disciplinaire du latin, mais de reconnaître avec Françoise Waquet que l’enseignement du latin est déjà réduit à une « teinture ».

Une seule question devrait nous retenir, Pour quoi l’école ? L’école pour quoi faire ? Quels sujets voulons-nous former dans les écoles de la République ? Des agents économiques, des êtres compétitifs sur le marché du travail, ainsi que nous y enjoint le rapport PISA (« Programme international pour le suivi des acquis des élèves ») ? Des êtres capables de penser, juger, sentir, d’une sensibilité dont le vocabulaire se sera formé au contact des œuvres de notre tradition littéraire et picturale, et non aux dessins animés et autres produits destinés à la jeunesse ? Des citoyens au sens politique du terme, non des créanciers, des ayants droit, mais des êtres responsables, des « collaborateurs conscients des représentants qu’ils se sont eux-mêmes donnés et non des claviers qui vibrent » (Marc Bloch), des individus qui s’indignent ? Comment les professeurs comprennent-ils leur mission et qu’attendons-nous d’eux ? Voulons-nous qu’ils demeurent des maîtres, dépositaires d’un savoir qu’ils entendent transmettre, ou se transforment en animateurs d’activités culturelles, en gentils organisateurs d’ateliers graffiti, bricolage créatif, langage corporel ? Il faut sortir de cet entre-deux crépusculaire mortifère, où l’école n’est plus une instance de transmission du vieux monde, mais ne se proclame pas encore centre de loisirs culturels.

Je ne suis guère optimiste, mais je ne peux pas non plus me résigner à ces renoncements car « c’est de l’homme qu’il s’agit » selon le vers de Saint John Perse et de l’avenir de la France.

 

Votre travail consiste notamment à définir ce qu’est la culture, et de ce point de vue, vous distinguez une culture au sens anthropologique d’une culture au sens humaniste du terme. Qu’est-ce à dire exactement ? Quelles ont été les conséquences de la confusion de ces deux approches, caractéristique de la pensée dominante ?

Le mot de culture, au sens humaniste, parle la langue de Cicéron. Le philosophe pense la formation de l’esprit sur le modèle du travail de la terre. L’expression cultura animi est empruntée au vocabulaire agraire et dit bien les efforts qu’il faut réunir, la patience dont il faut être capable pour devenir un homme cultivé. De la même façon qu’une terre ne devient fertile et féconde qu’à la condition de creuser, fouiller, bêcher, l’esprit humain ne peut prétendre à quelque originalité ou singularité qu’à la condition de s’être pliée à une rigoureuse discipline. La culture au sens ethnologique s’oppose à la nature, l’homme est un être de culture, au sens où il met en forme l’existence, il ne se contente pas de manger, il cuisine, adopte des rites… Tout n’est pas culture parce que tout ne travaille à l’élargissement de la pensée. Et la jubilation, la jouissance que procure la véritable œuvre de culture est précisément ce sentiment de nous découvrir un aspect du réel insoupçonné.

La contamination de la conception humaniste de la culture par son acception ethnologique a eu pour conséquence redoutable de ne plus former les dispositions qui seules rendent possible la formation de l’esprit. L’homme qui aspire à se cultiver doit savoir l’art de se libérer de lui-même afin d’être libre pour quelque chose d’infiniment plus grand que lui. Si l’on veut que Montaigne, Molière, Racine, Chateaubriand, Flaubert, Platon, Descartes, Nicolas Poussin deviennent nos compagnons de vie et de pensée, alors il faut s’oublier soi-même, se remplir de leurs œuvres. La culture n’est pas qu’une question d’objets, elle est aussi une question de dispositions. La culture devient synonyme d’’assignation à résidence dans une prétendue identité, quand elle est au contraire, la preuve même que nous pouvons toujours faire un pas de côté, nous extraire de ce que nous sommes…

 

Bibliographie

Le Crépuscule des idoles progressistes, Stock, 2017

La Théorie du genre ou Le Monde rêvé des anges : l’identité sexuée comme malédiction, Grasset, 2014

À l’attention des hommes qui aiment les femmes et des femmes qui aiment les hommes, François Bourin, 2013

La Pensée des images : entretiens sur Dieu dans l’art, avec Bérénice Levet, Bérénice Levet et François Boespflug, Bayard, 2011 (Traduit en italien)

Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt : parcours littéraire, pictural et musical de l’œuvre, coll. « Les Essais », 2011 (2012 : médaille d’argent du prix Montyon et prix de philosophie Perreau-Saussine)

Le rendez-vous philo : l’éloquence des sens