Du retour de l’émotion dans nos sociétés à l’idée de réalisation de soi, Michel Lacroix développe depuis plus de vingt ans une oeuvre à la fois profonde et accessible, s’appliquant à décrire ce qui constitue notre humanité et ce en quoi celle-ci peut être menacée par certaines dérives technologiques, politiques ou éthiques.

Dans Le culte de l’émotion, au début des années 2000, vous observiez un retour en force de la dimension affective, en décrivant ses fondements mais aussi ses dérives…
A l’origine de ce livre, il y avait en effet une réflexion sur notre époque, le constat d’une importance prise par le phénomène émotionnel, aussi bien sur le plan collectif que dans la sphère privée, réhabilitation passant notamment par le développement des psychothérapies, ou encore par une hypersensibilité de l’opinion publique – il est vrai régulièrement secouée par des ondes de choc médiatiques. Il y avait également, une dimension personnelle, car je suis quelqu’un de très émotif et pendant une longue partie de mon existence j’ai considéré que c’était plutôt un handicap. Avec le temps, je me suis rendu compte que la raison n’avait pas à tant redouter de l’émotion, que celle-ci était même parfois un stimulant pour la réflexion et la théorisation. « Les grandes pensées viennent du coeur » disait Vauvenargues. Historiquement, jusqu’au sortir des Trente glorieuses, l’émotion a fait l’objet d’une certaine réprobation. Dans le domaine de la bienséance par exemple, elle était considérée comme quelque chose de peu présentable, qu’il fallait dissimuler. On caressait alors le rêve d’une vie collective exempte d’émotion, ce fut le rêve technocratique, consistant en la prise du pouvoir par les experts qui, avec leur logique et leur rationnalité, devaient éliminer le facteur humain. Mai 68 en a été un démenti brutal, ce fut l’irruption du facteur humain, bouleversant cette ordonnance technocratique.

 

Comme un retour du refoulé ?
Oui absolument. On a commencé alors à sortir de cette longue période de mise à l’écart de la vie émotionnelle. Et puis, une nouvelle vision de l’homme a commencé de se faire jour au tournant des années 70 et 80, dont Edgar Morin a été une des figures emblématiques, réhabilitant la dimension non-rationnelle de l’homme. Elle est d’ailleurs peut-être allée trop loin à son tour et l’exigence rationaliste a pu n’y plus trouver son compte… Mais cette réintégration de la dimension émotionnelle dans la vision anthropologique fut profonde. C’était cette idée que le modèle de l’homo sapiens sapiens n’épuise pas notre humanité.

 

Vous signaliez aussi le rôle des neurosciences dans le retour de l’émotionnel…
En effet surtout avec le travail d’Antonio Damasio dans le domaine de la neuropsychobiologie, qui révèle que même nos décisions relevant de l’ordre de la rationalité ont besoin d’une dimension émotionnelle et que, si nous en sommes privés, notamment lors de pathologies comme l’alexythimie (suppression de toute réaction de la raison a besoin de l’émotion », ainsi que le résume bien Damasio. Ce fut en effet un grand tournant.

 

N’est-ce pas là toutefois une manière un peu utilitaire d’envisager l’émotion, en la subordonnant à un souci d’efficacité, de performance technocratique précisément ?
Si je ne réhabilitais l’émotion que parce qu’elle est utile à la raison, ce serait en effet réducteur, ce serait continuer de porter sur elle un regard péjoratif. Mais je pense que celle-ci a aussi sa finalité en elle-même, elle n’est pas seulement la servante de la raison, car nous sommes à la fois rationnalité et sensibilité. Ces deux potentialités ont besoin de s’épanouir. L’émotion est au service des deux, de la raison – et alors elle peut être utilitaire – mais elle est aussi au service de la sensibilité, ce qui est très important dans notre société, notamment pour tous ceux qui s’intéressent à l’éducation. La formation de la sensibilité se nourrit des émotions qui ont été éveillées en nous, qui peuvent être négatives, violentes, traumatisantes, la détériorant alors, ou qui, au contraire, enrichissent la sensibilité de l’individu lorsqu’elles ont été positives, fructueuses, fécondes, au contact de la beauté du monde, de l’art, ou encore des autres à travers la conversation. Cet éveil de la sensibilité chez les enfants et les adolescents est un peu un angle mort de notre système éducatif. On appuie beaucoup sur la dimension logico-mathématique, cognitive et beaucoup moins sur ce qui est de l’ordre de l’éducation artistique ou littéraire. Il faudrait peut-être rétablir un équilibre.

 

Ce retour de l’émotionnel s’est plutôt opéré sous la forme d’émotion intenses, voire violentes, comme vous le soulignez…
Il y a en effet un distinguo très important à faire entre ce que j’appelle l' »émotion-choc » c’est-àdire l’émotion brutale, souvent négative, qui s’empare de moi, et l' »émotion-sentiment », qui pour sa part est contemplative et s’étire un peu plus dans la durée. Je trouve qu’à notre époque la première a été trop privilégiée, parce que le champ émotionnel porte l’empreinte de notre société, ses travers, à savoir la vitesse, la violence dans nos rapports, l’exigence du zapping… Il y a ce côté un peu technicisé de l’émotion qu’on arrache aux forceps à l’aide d’outils techniques, d’images de synthèse toujours plus violentes, toujours plus époustouflantes. Alors que l’émotion contemplative est plus modeste, elle reste à notre portée, ne demande pas tout cela. Il suffit de prendre le temps, de découper dans nos vies ce temps de la contemplation, que certains appellent le « lâcher-prise », écouter la nature, la culture sous toutes ses formes, qui offre tellement de joie, à condition d’avoir cette disponibilité. Alors ce type d’émotion vient à nous, très tranquillement. Cela Victor Hugo, de Stendhal ou de Proust, il faut que l’on en m’ait fait goûter la saveur. L’éducation de la sensibilité est une éducation à l’émotion contemplative. Cela demande un certain temps là-aussi et c’est le rôle des professeurs et des parents.

 

Autre temps de votre oeuvre, celui qui concerne vos travaux sur le développement personnel, phénomène dont le large succès public, parfois suspect, nécessitait un regard philosophique. Aussi reconnaissez-vous sa légitimité tout en en identifiant des dérives possibles…
Je préfère pour ma part la notion de « réalisation de soi », qui a sa légitimité philosophique, ses lettres de noblesse, remontant à la fin du 18e siècle. Le développement personnel s’est un peu compromis dans un technicisme que je trouve excessif et réducteur. L’objectif reste cependant le même, il consiste à se dire à soi-même que l’on dispose d’un potentiel fait d’aptitudes et de motivations, et que celui-ci ne peut rester en friche. Comme le dit Heidegger « Vivre c’est avoir à être ». Il faut que de ces ressources, de ces désirs, je tire quelque chose. Il s’agit de « devenir ce que l’on est », pour citer également Nietzsche. Je souscris pleinement à cette grande idée de la fin du 20e siècle et du début du 21e siècle, aussi importante à mes yeux que l’idée du salut individuel a pu l’être au Moyen Âge. Individuellement, nous sommes tous convoqués à cette réalisation, et sur un plan collectif la société doit fournir aux individus les moyens de se réaliser. Or, elle ne le permet pas toujours, à cause de l’injustice, de la précarité, d’une organisation inadéquate du monde du travail. C’est donc une grande idée en ce qu’elle est une promesse, et aussi une pierre de touche soulignant les insuffisances de notre société.

 

Dans cette réflexion sur la réalisation de soi, vous évoquez deux voies, l’une contemplative, l’autre active, dont vous tentez de dépasser l’apparente opposition…
Ne soyons en effet jamais dans l’excès. Je crois qu’une vie dédiée à la contemplation n’est probablement pas possible, vraisemblablement infructueuse. Une vie centrée autour de l’action risque quant à elle de déraper dans une fébrilité nuisible, il est évident qu’il faut une harmonie entre les deux. C’est un des défis de l’homme contemporain de trouver cet équilibre entre les nécessités de l’action et les besoins de la contemplation. Historiquement, il y a quand même une dominante de l’action. Et pourtant la réalisation de soi, depuis l’antiquité grecque, est étroitement liée à l’inactivité. Les grecs considéraient que pour se réaliser, il fallait se soustraire à l’obligation du travail, avoir ce loisir, cette fameuse scholae. Mais il y a eu un tournant à la fin du 18e siècle et l’action a pris le devant, avec des excès d’ailleurs, elle peut devenir une addiction nocive et déséquilibrante.

 

Pourtant on sent un tiraillement chez vous entre une valorisation de l’action et une recommandation de lâcher-prise, de lenteur, de mise en retrait…
Il y a peut-être une oscillation, je le reconnais. Cela renvoie sans doute au statut un peu ambivalent de l’intellectuel, qui a l’impression d’être toujours dans l’action, sans y être jamais tout à fait. Je n’ai pas créé d’entreprise, n’ai adhéré à aucun parti politique, et en même temps je n’ai pas été dans le lâcher-prise total car l’écriture est une activité permanente, un projet que l’on nourrit et qui doit s’accomplir. L’intellectuel se trouve nécessairement à l’interface de la contemplation et de l’action. Cela peut ressembler parfois à une contradiction. Je veux à ce sujet évoquer le rôle capital que joue pour moi la musique. J’ai toujours travaillé en musique, il n’y a pas une pensée personnelle qui ne soit éclose dans une ambiance musicale. Je semble m’abandonner à elle, et justement pas, il est très rare que je passe une heure à en écouter sans rien faire d’autre, sans que celle-ci ne me pousse. C’est un même va-et-vient. Mon rapport à la musique tisse inextricablement la dimension de la contemplation et celle de l’action.

 

L’une des conséquences néfastes du développement personnel que vous signalez réside dans une « communautarisation du moi », dangereuse en ce qu’elle affecterait à la fois notre liberté et notre faculté de raison…
On s’aperçoit qu’une réflexion sur la réalisation personnelle projette dans une problématique politique brûlante. Notre société se communautarise, certaines minorités posent le problème de manière parfois bruyante. J’ai envie de poser aux communautés la question de la nature de l’appartenance. Qu’est-ce que veut dire appartenir à une communauté ? Quel degré de liberté est laissé aux individus pour s’épanouir librement ? Ces questions, jamais posées par les tenants du développement personnel, sont des questions réelles. Je suis par exemple un peu effrayé – bien que ma réflexion ne porte pas exclusivement sur la communauté musulmane – de voir tant de jeunes filles porter le voile. Leur maturation de femme, leur réalisation personnelle, est censée passer par le respect de cette obligation vestimentaire. Est-ce que la liberté y trouve réellement son compte ? N’y a-t-il pas une soumission de l’individu à son corps défendant?
Derrière les protestations de liberté, n’y a-t-il pas en réalité une abdication de celle-ci ? La communauté n’exerce-t-elle pas de façon insidieuse une pression, par des usages, des normes, des croyances, voire une pression physique, afin de plier la personne à un modèle de vie ? Je suis farouchement pour l’indépendance de la liberté, aucune communauté ne doit me dicter ce qu’est la vie bonne, il m’appartient de l’inventer en toute liberté. Il y a ainsi une menace de communautarisation du moi, face à laquelle je veux pour ma part rétablir l’idée d’une émancipation. La réalisation personnelle ne peut qu’être une émancipation. Il y a une forme insidieuse de tyrannie en germe dans nos sociétés, d’autant plus insidieuse qu’elle se réclame de la liberté.

 

Pour en venir à une autre étape récente de votre travail, que recouvre exactement le concept d' »éthique du langage » ?
La parole est réellement une nourriture psychologique. J’ai voulu tirer les implications de ce principe très simple, en élaborant une éthique de la parole. Comment bien parler ? C’est à la fois très simple et indispensable. Sur un plan personnel je me suis rendu compte que beaucoup de mes souffrances et de mes joies avaient procédé de la parole. Elle peut devenir toxique, difficile à oublier. Pourquoi y sommes-nous si sensibles ?  Parce que le langage est le propre de l’homme, capable de faire notre bonheur comme notre malheur. Les gens sont rarement en peine pour citer des paroles les ayant profondément marqués, qui ont pu parfois les mener jusqu’en psychothérapie, ou au contraire les conduire vers les autres, les ouvrir, les galvaniser. Certaines paroles négatives continuent parfois d’obséder jusqu’à un âge avancé. Il me paraissait donc légitime de m’interroger sur la nature de cet impact.

 

Quels sont vos projets ?
J’achève actuellement un livre sur ma conception de l’homme, ce qui est un peu ambitieux, mais si à 66 ans je n’aborde pas un sujet téméraire, je ne le ferai jamais. Je voudrais dire ce qu’est l’homme pour moi, avec un aspect testamentaire. Qu’est-ce que l’homme ? L’énigme posée par le Sphinx…

 

Bibliographie sélective
• Philosophie de la réalisation personnelle. Se construire dans la liberté, Robert Laffont, collection « Réponses », 2013
• Paroles toxiques, paroles bienfaisantes. Pour une éthique du langage, Robert Laffont, collection « Réponses », 2010, Le Livre de Poche, 2011
• Se réaliser. Petite philosophie de l’épanouissement personnel, Robert Laffont, collection « Réponses », 2009, Marabout, 2010
• Le Développement personnel, Flammarion, 2004 ; Marabout, 2008
• Le culte de l’émotion, Flammarion, 2001 ; Marabout, 2011

 

Propos Recueillis par Hugues Simard