Si l’oeuvre de cet académicien exhale un certain parfum d’éternité, c’est peut-être que, familier des époques de haute culture, Antiquité et la Renaissance en particulier, qu’il appréhende comme autant de champs de fouilles littéraires et artistiques, Marc Fumaroli possède le don de plonger son lecteur dans les merveilles du passé de manière extrêmement vivante, celles-ci étant rendues quasiment présentes par les pouvoirs conjugués du style et de l’érudition. A tel point qu’à l’identique du narrateur de la « Recherche », il semble parfois abolir le temps…

 

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Qu’est-ce qui a déclenché chez vous le désir de devenir un serviteur des Arts et des Lettres ?
Tout d’abord le plaisir que j’ai éprouvé, très tôt, à puiser dans la bibliothèque que ma mère avait emportée au Maroc où nous vivions alors. Ainsi, un peu avant l’âge, j’ai lu toutes sortes de classiques : Molière, Corneille, Shakespeare, Victor Hugo, et j’y ai pris un plaisir tel que je me suis toujours dit que je ferai un jour aimer à mon tour ces textes, et que ce serait une grande joie d’avoir un métier qui donne le bonheur de transmettre, de faire découvrir et goûter les délices de l’esprit. Ma carrière était ainsi toute tracée dès l’âge de dix ou douze ans! Je n’ai pas eu d’autres grandes révélations après cela. J’ai fini mes études secondaires, après quoi je suis passé par le Lycée Thiers à Marseille ; la Fac de Lettres d’Aix puis la Sorbonne, me délectant d’élargir mes lectures et de m’initier à l’explication de texte. Je crois que par la suite je n’ai pas trop mal réussi dans mon projet, si j’en juge par le nombre d’élèves tant du secondaire que du supérieur qui me disent que j’ai fait pour eux ce que la bibliothèque maternelle avait fait pour moi. Pendant mes vacances, tout en préparant ma thèse, j’ai beaucoup voyagé surtout en Italie, où j’ai eu la révélation de l’univers des images de l’art. Quelle chance d’avoir ignoré les rideaux de fumée des petits écrans ! J’ai eu l’autre chance d’être adopté en quelque sorte par André Chastel, qui m’a fait comprendre quelles anastomoses lient entre elles littérature et arts visuels. J’ai fait la connaissance de son disciple Jacques Thuillier, devenu un grand ami. Plus tard, à Princeton, j’ai été adopté par le couple Lavin, Irving et sa femme Marilyn, merveilleux historiens d’art, anciens élèves de Panofsky. J’avais pour seul avantage un regard non blasé et un grand entraînement de l’interprétation des textes écrits transférable à celle des formes silencieuses. J’ai appris à lire Carrache, Poussin, Le Guide. Faute de pouvoir collectionner j’ai fréquenté les collectionneurs, les conservateurs de musées, au point d’entrer dans la Société des Amis du Louvre, que je préside aujourd’hui, et où j’ai retrouvé le même feu sacré que dans la Société d’étude du XVIIe siècle ou dans la Société d’histoire littéraire de la France. À fréquenter les uns et les autres, j’ai été de plus en plus frappé par la diversité et la réciprocité des foyers d’invention européens dans l’Ancien Régime (Rome, Paris, Amsterdam, Londres), où les frontières sont poreuses et où l’esprit de rivalité et de compétition, si dangereux dans l’ordre politique, est extrêmement fécond dans l’ordre des idées, des lettres, des sciences et des arts. C’est là qu’il faut chercher le fonds de l’Europe, sur le socle de la médiévale « Respublica christiana » et du côté de sa  sécularisation (la « sortie de la religion selon Gauchet ; ou la traduction et le transfert d’idées chrétiennes devenues folles, selon d’autres) C’est pour appeler l’attention sur ce phénomène historique du commerce européen des esprits que j’ai intitulé mon dernier livre la « République des Lettres », en vue de ranimer le sens originel de cette expression trop usée et de suggérer son extension souhaitable à une République des Arts et une République des Sciences, formant ensemble le véritable nom aujourd’hui ignoré de l’Europe des esprits. Unité fédératrice du patrimoine commun, multiplicité dialogique des identités nationales.

 

Historien des Arts et des Lettres, vous n’êtes ni un théoricien, ni un critique, par ailleurs votre écriture possède une authentique dimension littéraire, vos livres procurant à la fois la joie de l’érudition et le plaisir du style…
Je préfère, en admirateur de Goethe, à la grise abstraction théorique, le verdoiement de l’arbre de la vie. En d’autres termes, viser le fait, l’oeuvre, la personne plutôt que leur Idée et son concept. En matière d’art, la critique du jugement de Kant, lequel n’a jamais vu un tableau, m’a toujours paru un désastre, de même que l’histoire de l’art antique de Winckelmann n ‘est qu’une théorie de plus du sublime. Tout historien des faits (ou des oeuvres d’art) les sait inépuisables, même s’il en a augmenté la compréhension par ses recherches d’archives. Pour en écrire, le style scientifique ne suffit pas, il faut faire la part à l’inaccessible, savoir décrire plutôt que prétendre tout expliquer. Il faut savoir évoquer, faire revivre, suggérer l’inconnu au-delà de l’évidence toujours provisoire.
C’est au style qu’il revient, du même mouvement, d’attacher le lecteur simplement cultivé. Trop souvent, pour prévenir tout procès en rhétorique et en subjectivisme, le « chercheur en sciences humaines » recourt à un jargon technique et pseudo philosophique qui le rassure sur sa propre « scientificité » et qui l’éloigne de la vérité, tout en décourageant l’étudiant et le lecteur de bonne foi. Un des grands maux dont a souffert l’enseignement du français, c’est justement la fureur de la théorie linguistique et de son vocabulaire abstrait, préférée d’emblée à la simple grammaire et à l’élémentaire syntaxe. Quel mépris élitiste pour le « commun » ! Il m’a semblé opportun dans les années 70, à la fois pour mieux comprendre les textes et les images de notre passé, et pour en remontrer aux linguistes et pédagogistes de l’heure, de contribuer à réveiller l’ancienne rhétorique et à en faire valoir les vertus oubliées. Fruit d’une longue expérience des pouvoirs et des limites de la parole (le trait distinctif de l’humanité), elle présentait au moins cet avantage d’être simple, forte, et d’avoir fait ses preuves non seulement dans la formation des grands écrivains et artistes mais dans l’éducation des « honnêtes gens », hommes et femmes, à la conversation, à la correspondance, à la négociation, bref à la vie civilisée. Sans cet arrière fond commun d’art de bien parler et de bien écrire, même la République des Lettres savantes eût été impossible.

 

La multiplicité de vos angles d’approche fait que, sans doute, vous avez peu de prédécesseurs dans cet exercice… Cette entreprise s’inspira-t-elle malgré tout de figures tutélaires ?
Je ne suis pas non-plus un commencement absolu. J’ai eu des maîtres, comme René Pintard, qui ont écrit des thèses à la fois très savantes et merveilleusement vivantes, proustiennes même à certains égards. Quand on lit André Chastel, on se  rend vite compte aussi qu’il a écrit dans sa jeunesse de la poésie dans le goût de Paul Valéry ; tant son souci est évident de donner du charme et de la vie à ses analyses et découvertes. C’est le cas aussi de Jacques Thuillier, dont on redécouvre ces tempsci l’oeuvre, ample et également malaisée à définir, car il a pratiqué non seulement l’histoire sociale, l’analyse littéraire, la discipline rhétorique, mais aussi, en secret, l’art du dessin, autant de préparations à la lecture attentive de l’oeuvre d’art. Ce refus de s’enfermer dans une seule spécialité ou dans un système conceptuel est le propre des maîtres, à mes yeux en tout cas !

 

La référence à Proust semble en effet particulièrement pertinente en ce que son projet a pu avoir de total, au service d’une réactivation féconde du passé…
Mon maître René Pintard, un monstre d’érudition, un prodige de la recherche d’archives tant à Rome qu’à Paris, était un grand lecteur de Proust chez qui il trouvait inspiration dans sa « recherche » d’un temps à la fois perdu et retrouvé, et il fut le premier à la Sorbonne à donner à ses étudiants des sujets de thèse modernistes (dont Proust à Bernard de Fallois) sur des grands écrivains modernes. En un sens, Marcel était comme lui un « remémorateur », dont il partageait l’immense sympathie pour le passé, friable et sans défense contre la gloriole brutale de l’actualité, mais qui nous invite à prendre son parti pour nous soulager de la crainte de la mort et nous tenir à la rampe de ce qui dure, de ce qui nous aide à soutenir la fuite du temps.

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Aviez-vous prémédité les chemins qu’a emprunté votre oeuvre ?
J’ai aussi peu de goût pour les plans de carrière que pour les programmes de recherche trop étroits. Ce sont les livres sur lesquels on travaille qui nous dictent leur orientation imprévue. Tout ce que j’ai fait est sous-tendu par l’intuition que le passé n’est pas nécessairement une impasse, que l’on peut y trouver des ressources oubliées qu’il serait bon de redécouvrir pour rendre notre vie intérieure plus ardente et moins écartelée par la complexité excessive du monde moderne. Au fond, j’ai cherché à échapper au futurisme sauvage et à me rallier au meilleur modernisme qui, comme le héros de l’Ulysse de Joyce veut se réveiller du cauchemar de la modernité.

 

Ce qui frappe à la consultation de vos titres, c’est la mise en relation permanente des Arts et des Lettres avec un contexte politique et social plus vaste…
Oui c’est juste, quand j’écris sur la peinture par exemple, je me rends très bien compte qu’à un certain degré de talent, un peintre – le plus souvent malgré lui d’ailleurs – devient un personnage doté d’une importance politique, lorsque par exemple ses oeuvres servent de monnaie d’échange diplomatique, ou que son style va flatter un certain parti-pris théologique. Il n’y a aucune facette de l’expérience historique qui ne doit être négligée par l’archéologue que je me considère être. Mais attention, je ne suis pas « archéolâtre »! (rire).

 

Pour en venir à la notion centrale de « République des lettres », que vous avez développée ces dernières années et dont votre dernier livre le plus récent est l’aboutissement, pourriez-vous définir ce que recoupe cette expression qui, comme vous l’avez fait remarquer, est bien souvent employée en mauvaise part de nos jours ?
Dans le sens ancien, le plus fascinant bien sûr, ce syntagme a sûrement été conçu sur le modèle de ce que les hommes du Moyen Âge appelaient la Res Publica Christiana, c’est-à-dire l’ensemble des nations chrétiennes formant un tout grâce à l’Eglise, une multiplicité et malgré tout une unité, un autre nom en somme de l’Europe chrétienne et romaine. Dès l’origine (Cassiodore) cet ensemble comporta un grand nombre d’ordres religieux savants qui constituaient des bibliothèques, recopiaient des textes anciens, et produisaient même des oeuvres originales de théologie et de cosmologie A partir de la fin du XIVe siècle apparait un type nouveau de lettrés en la personne de Pétrarque, qui ne se satisfait guère de cette hégémonie cléricale ni de la création d’Universités conçues pour la formation de moines savants ou de docteurs en droit, monopole dont disposent les grands ordres religieux à l’origine de la création de l’Université. La visite des monumentales ruines de Rome a convaincu l’auteur du Canzoniere que la civilisation gréco-romaine, capable de construire de tels monuments, de telles routes, de tels aqueducs, avait beau avoir été aveugle en religion, elle était supérieure à la nôtre, qui se ressentait des invasions barbares, pour tout le reste. Il a donc fixé pour but à ses disciples et amis de reconstituer la bibliothèque de l’Antiquité, de se mettre à son école, et de la reconstruire sur la base retrouvée de ses classiques. Il s’agissait en somme d’entrer en compétition avec le passé. L’Europe, jusqu’à nos jours est obsédée par l’idée qu’avant elle il y a eu une Grèce, une Rome, et que ce fut-là peut-être le plus haut point que la race humaine ait atteint. Pour être à la hauteur de ces souvenirs, il faut tenter de les mieux connaître et peut-être même de les dépasser. C’est bien ce qui s’est passé à partir des XVIe-XVIIe siècles, où l’on commence à se demander, surtout dans l’Etat français et dans les puissances maritimes du Nord, s’il est encore nécessaire de s’appuyer sur l’Antiquité, des progrès considérables ayant en effet été réalisés sous ce régime. Le débat actuel sur le latin et le grec date de cette époque. Il est apparu aux modérés que l’on pouvait continuer à avancer dans l’inédit tout en poursuivant la découverte d’une Antiquité qui de toute manière n’en finit jamais. Au XVIIIe siècle on a retrouvé Pompéi, Herculanum, ce fut un éblouissement, on n’avait encore jamais vu de peintures antiques, et on en exhuma des pans entiers ; on n’avait jamais vu non plus les arts décoratifs anciens comme on les a vus en fouillant les cendres de ces cités. La mise à jour récente des deux géants de Riace, devant les rives de l’Italie du sud, n’a pas produit le même effet. Pourtant ce sont des chefs-d’oeuvre d’une toute autre portée que les copies romaines que Winckelmann portait aux nues ! Nous sommes désormais lancés dans des opérations sublimes de haute-technologie, nous conquérons les astres et les secrets de la matière, tellement fiers de nous que nous considérons ces très lointains ancêtres comme des nains. Mais il me semble que ce que l’on apprend en étudiant Vitruve, cet architecte du temps d’Auguste, ou lorsque l’on lit l’Enéide, Homère et les Tragiques, nous place comme Pétrarque devant un portrait du génie et de l’infortune humaines d’une toute autre allure que nos « blockbusters » pour mangeurs de pop-corn. L’Antiquité gréco-romaine peut nous sauver comme le font les ressouvenirs de notre merveilleux Narrateur…

 

Bibliographie sélective
L’État culturel : une religion moderne, Éditions de Fallois, 1991
La Diplomatie de l’esprit : de Montaigne à La Fontaine, Hermann, 1995; rééd. 1998
Le Poète et le Roi, Jean de La Fontaine et son siècle, Éditions de Fallois, 1997
Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne : 1450-1950, Presses universitaires de France, 1999
Quand l’Europe parlait français, Éditions de Fallois, 2001 (26e prix Fondation Pierre-Lafue 2002)
Chateaubriand : Poésie et Terreur, Éditions de Fallois, 2003 (prix Combourg 2004)
Exercices de lecture : De Rabelais à Paul Valéry, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2006
Paris-New York et retour Voyage dans les arts et les images Journal 2007-2008, Fayard, 2009
L’Homme de cour, préface-essai sur l’oeuvre de Baltasar Gracián, Gallimard, « Folio Classique », 2011
Des Modernes aux Anciens, Gallimard, « Tel », 2012
La République des Lettres, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2015

 

Propos recueillis par Hugues Simard