Le parcours de Bernard Stiegler est atypique. Né au début des années cinquante, il est d’abord chauffeur de machines agricoles puis il entame des études de cinéma qu’il abandonne. De passage derrière les barreaux, il se tourne vers la philosophie, s’intéressant dès le départ à la technique, dont il dénonce aujourd’hui un certain dévoiement. Il a travaillé pour de grands groupes industriels avant de mettre ses compétences au service de l’Education nationale. Son oeuvre trouve un écho grandissant car elle rejoint nos préoccupations les plus quotidiennes : addiction aux réseaux sociaux, manipulation des esprits par les industries culturelles…

Bernard Stiegler

Bernard Stiegler

Vous êtes une figure importante de la philosophie contemporaine. Votre intervention dans le reportage « Temps de cerveaux disponibles » de Christophe Nick et Jean- Robert Viallet diffusé sur France 2 l’année dernière, a-t’elle élargi votre audience ?
Je ne sais pas exactement. Aimer, s’aimer, nous aimer, le livre évoquant l’affaire Richard Durn, avait déjà touché un public nombreux. Lors de son procès, le responsable de la tuerie de Nanterre [ndlr : dans la nuit du 26 au 27 mars 2002, huit conseillers municipaux sont abattus et quatorze grièvement blessés] affirma ne pas avoir le sentiment d’exister. C’est un sentiment très contemporain. Ce livre a dépassé le cercle des deux ou trois mille lecteurs qui composaient jusque-là mon lectorat. Le film Ister sorti en 2004, dans lequel j’apparais également, a été très diffusé aux Etats-Unis, où il m’a fait connaître. J’enseigne depuis à Chicago.

 

Vous n’êtes pas issu du sérail, bien que l’enseignement occupe aujourd’hui une part importante de votre temps…
Je fais partie de la catégorie des hyperactifs. Je suis en effet professeur à l’Université de technologie de Compiègne. J’enseigne aussi à Londres, bientôt à Cambridge. J’ai la chance de travailler avec de très bons étudiants. Les plus grands philosophes français ont fait leur carrière à l’étranger, sauf Michel Foucault, mais c’était au Collège de France, qui précisément, n’est pas l’université. Quelqu’un comme Gilbert Simondon, qui à mon sens, sera un jour reconnu comme le plus grand philosophe du XXème siècle, a été totalement marginalisé, alors que se multiplient aujourd’hui les travaux universitaires sur son oeuvre. C’est le caractère transgressif de leur travail qui les a fait mettre au ban, ils ont payé cette dangerosité sans laquelle il n’est pas de pensée réellement intéressante. En France, la philosophie est aux mains des historiens de la philosophie, pas des philosophes. Avant d’enseigner, j’ai conduit plusieurs projets industriels importants en lien avec les nouvelles technologies, chez France Télécom par exemple, maniant des budgets qui pouvaient s’élever jusqu’à sept-cents millions d’euros. Je ne suis donc pas du tout quelqu’un qui fuit le monde industriel, bien au contraire. Seulement ce monde est malade aujourd’hui…

 

« En France, la philosophie est aux mains des historiens
de la philosophie,
pas des philosophes »

Comment êtes-vous venu à la philosophie ?
Je pensais conduire toute ma vie des engins agricoles, puisque c’est mon premier métier. Puis, dès le début de mon expérience carcérale, j’ai eu la chance de pouvoir être très rapidement mis en relation avec Jacques Derrida, que j’ai rencontré à l’occasion de ma première autorisation de sortie. J’ai étayé certaines de ses propositions, les ai prises au mot, notamment celle qui veut que le langage et l’écriture soient des phénomènes essentiellement techniques. Ce qui m’a amené à consacrer une thèse aux deux mémoires de Platon : l’hypomnesis, la mémoire courte, manipulée par les sophistes, et l’anamnesis, la seule vraie pour Platon, celle qui laisse à l’être le temps de se construire. Or pour moi, les deux ne peuvent être opposées. L’hypomnesis peut devenir toxique, mais sous son aspect positif, elle peut nourrir l’anamnesis, qui en a besoin même… C’est ce que j’appelle un concept pharmacologique, un remède qui peut devenir son propre poison.

 

« Il y a aujourd’hui un immense besoin de penser. Le problème
est de créer les conditions d’accessibilité
à la connaissance. »

Vous développez en effet longuement l’idée de pharmakon dans votre dernier livre « Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». Vous l’articulez à un « sentiment d’Apocalypse » caractéristique de l’époque selon vous…
Depuis 2008, chacun peut en effet constater que se mettent en place les conditions d’une destruction de la planète et de ses habitants.
Que ce soit par le chômage, la pollution ou l’épuisement des ressources. Ce sentiment de fin du monde était déjà formulé au sortir de la première guerre mondiale, entre autres par Paul Valéry. La différence avec notre époque, c’est que cette inquiétude n’était alors éprouvée que par les intellectuels. Le plus grand nombre cherchait pour sa part à oublier la guerre, et ce furent les années folles. Les écrivains, les artistes et les philosophes avaient senti que quelque chose de fondamental s’était cassé : la science avait été utilisée à des fins de destruction. Ils prenaient conscience d’une situation que je qualifie de pharmacologique. La nouveauté aujourd’hui, c’est donc que cette situation n’échappe plus à personne. Ce qui a vocation à prendre soin de l’humanité peut servir à la faire disparaître. J’utilise l’image du feu pour dire toute l’ambigüité du pharmakon : il est à l’origine de la civilisation mais possède aussi la capacité de donner la mort.

 

Quelles solutions sont-elles envisageables ? Comment rendre le pharmakon positif ?
Il y a aujourd’hui un immense besoin de penser chez beaucoup de gens. Le problème est de créer les conditions d’accessibilité à la connaissance. Ars Industrialis, le groupe de réflexion philosophique que j’ai initié (il regroupe six-cents personnes de toutes conditions sociales) va dans ce sens. Cette association propose à la fois des ateliers de réflexion, parfois sur deux ans pour favoriser le temps long de l’anamnémos, et également des conférences qui ont lieu au Théâtre de la Colline. Les travaux recueillis sont ensuite édités chez Flammarion.

 

N’y a-t’il pas justement un problème d’accès à la philosophie ? Tout le monde ne dispose pas de l’outillage conceptuel nécessaire…
Le public que je touche est vaste, il est principalement celui de l’honnête homme, parmi lequel se comptent, il est vrai, beaucoup d’universitaires. Mais pour ce qui d’Ars Industrialis, dont la vocation est de produire du savoir en commun, nous avons créé une véritable «aide en ligne» sous la forme d’un vocabulaire philosophique. Ce qui est intéressant demande toujours un effort, notion qui a souvent été et à juste titre identifiée à une morale rétrograde, mais cela ne signifie pas que l’effort ne soit pas nécessaire. J’ai lu Heidegger en prison, pleurant parfois devant la difficulté. Mais je me suis accroché. C’est comme le marathon ou l’escalade : la récompense est proportionnée à l’effort fourni. J’ai reçu ici deux jeunes de banlieue qui lisaient à d’encore plus jeunes ‘‘Mécréance et Discrédit’’, qui n’est pas le plus facile de mes livres. Le lectorat qui ne consent pas à l’effort ne m’intéresse. Tout ce qui est bien ne se fait jamais sans effort. Par ailleurs, j’ai écrit un livre pour les enfants ‘‘Des pieds et des mains’’, que lisent beaucoup aussi les parents…

 

Qu’est-ce qui fait donc que la vie vaut la peine d’être vécue ?
C’est de jouir de la capacité de sublimer. C’est pouvoir faire des choses, de la musique par exemple. Voyez Robert Wyatt qui après avoir survécu à une tentative de suicide par défénestration, a produit une musique extraordinaire…

 

Merci Bernard Stiegler…
Merci à vous, une dernière remarque à l’attention de ceux qui décident des grandes écoles : l’écriture numérique en est aujourd’hui presque totalement absente. Il faudrait à mon avis l’intégrer au programme car c’est un phénomène capital et elle va prendre de plus en plus d’importance.
De Bernard Stiegler : Aimer, s’aimer, nous aimer : Du 11 septembre au 21 avril, Editions Galilée 2003 – Mécréance et Discrédit – Editions Galilée, 2004Des pieds et des mains : petite conférence sur l’homme et son désir de grandir, Bayard Centurion, 2006
En ligne : Ars Industrialis, http://arsindustrialis.org/

 

Propos recueillis par Hugues Simard le 17 février 2011 dans les locaux de l’IRI (Institut de Recherche pour une politique Industrielle des technologies de l’esprit, Centre Pompidou)