Une sorte de « putsch », lent et secret, serait en cours… Celui mené par une minorité tendue vers la satisfaction de ses intérêts propres au détriment du bien commun. C’est du moins l’état des lieux très sombre que dresse Alain Deneault, professeur à Paris VIII, dans le passionnant ensemble de textes recueillis sous le titre La médiocratie. Ce constat semble valoir dans les domaines les plus décisifs, l’éducation, l’économie ou encore la culture, comme si un poison, celui précisément de la médiocrité érigée en valeur, s’infiltrait insidieusement en toutes choses. Aussi les dégâts ne sont-ils plus limités à la seule sphère privée mais s’étendent désormais au domaine public, jusqu’au patrimoine naturel.

 

Alain Deneault © Lux Editeur

Alain Deneault © Lux Editeur

 

 

Qui sont exactement les « médiocrates », cette caste qui a, selon vous, pris le pouvoir dans presque tous les domaines, l’économie, la culture ou encore l’éducation ? En quoi la volonté de soumettre toutes choses aux logiques ultralibérales, qui semble caractériser la médiocratie, génère-t-elle nécessairement de la médiocrité ?
Le recueil de textes que j’ai soumis à Lux Éditeur a pour fil conducteur l’incapacité de maints acteurs institutionnels à sortir de modalités de pensée et d’action conçues sur mesure pour des grands intérêts privés. Cela vaut notamment pour la recherche scientifique, l’expertise économique, les arts et la culture. Il m’a semblé nécessaire de signaler que la médiocrité ne se veut pas synonymique d’incompétence, contraire à ce qu’on peut parfois penser spontanément, mais d’une compétence précisément calibrée en fonction d’intérêts spécifiques. L’être médiocre n’est pas un incapable, il est plutôt un acteur acceptant de paramétrer ses aspirations, idées, efforts, pensées, méthodes voire convictions selon ceux prévus dans un ordre de pouvoir, lequel souhaite, lui, rendre autant que possible interchangeables les « agents » mis à sa disposition. Il s’agit d’une rencontre entre des acteurs qui, pour de menus avantages, abdiquent du point de vue de la pensée et louent leur intelligence tout comme leur force de travail à des instances qui, elles, traitent cette offre sur un mode standardisé. Et surtout, cette organisation se révèle manifestement indifférente aux enjeux historiques qui réclament au contraire de l’envergure, du courage, de la hauteur de vue, des changements radicaux voire des révolutions au sens de « rendre révolues » des modalités opératoires souvent dévastatrices. La médiocratie désigne donc le pouvoir concerté de cet ordre enjoignant quiconque exclusivement à la moyenne en acte, soit la médiocrité.

 

Comment expliquer un tel pouvoir, comment cette mainmise a-t-elle pu s’effectuer sans être réellement contenue, alors que la grande majorité des citoyens est concrètement menacée ?
Les métiers ont cédé la place à des fonctions. Les pratiques à des techniques. La compétence à de l’exécution. Pour en faire l’histoire, on peut certainement se référer aux écrits de Michel Foucault sur le biopouvoir, s’il s’agit de la façon dont des institutions type, aux critiques de Karl Marx puis à des théoriciens de la division du travail appliquée comme Frederick Winslow Taylor, s’il s’agit des processus industriels et manuels, quand des penseurs comme Georg Simmel ou Charles Wright Mills n’inspirent pas une critique similaire en ce qui concerne les prestations intellectuelles attendues des chercheurs patentés. Dans tous les cas, on découvre une perte de sens de l’action ou de la pensée, toujours au profit d’un accomplissement devenu irréfléchi parce qu’il acquiert le statut de réflexe. Ce conditionnement s’applique à large échelle toujours à la faveur bien sûr d’un rapport de force : se confirmer aux pratiques moyennes s’impose comme un « moyen » de survie pour le travailleur et comme un « moyen » d’accumulation du capital pour les ayants droit. Moyenne et moyen ont à voir indépendamment de tout jeu de mots. Les institutions de pouvoir, qu’elles soient administratives, industrielles, commerciales ou scientifiques, intègrent les acteurs prêts à « jouer le jeu » sans même que les règles aient à être explicitées, ou ils se voient refoulés à la marge.

 

Prenons l’exemple de l’université : en quoi celle-ci vit-elle sous le joug des médiocrates ? Quelles en sont les illustrations tangibles ? Vous évoquez un système procédant par l’humiliation, le chantage et la manipulation. Cette situation très noire caractérise-t-elle à votre sens plus particulièrement l’Amérique du Nord ou s’étend-elle jusqu’en Europe, en France par exemple ?
L’université annonce elle-même son dévoiement dès lors qu’elle assoit son autorité sur autre chose que les facultés de l’esprit à générer de la connaissance et du sens. L’université n’a à être ni retournée vers des questionnements stériles intéressant exclusivement quelques érudits névrosés, ni faire des professeurs des courtiers qui vendent des résultats de recherche aux bailleurs de fonds que deviennent les entreprises. Faire oeuvre de recherche au sein d’institutions financées par les citoyens, c’est mettre à leur disposition des éléments de connaissance, des concepts et des analyses à partir desquels ils sauront penser leur monde. Edward Saïd s’est efforcé dans le cadre des Reith Lectures à distinguer les « intellectuels », qui développent des discours sensibles à la complexité de situations données indépendamment des attentes de pouvoirs constitués, des experts qui, eux, au contraire, traduisent sous une forme pseudo-scientifique un positionnement qui relève d’abord et avant tout des intérêts qu’entretiennent ceux qui les commanditent. Le processus de Bologne, en Europe, ouvre la porte à une entreprise d’homogénéisation de l’enseignement universitaire tout comme à une commercialisation des résultats de recherche à travers différents partenariats qui ne manquera pas de porter préjudice à l’indépendance de la recherche. Ici, en Amérique, les pavillons universitaires, les intitulés de chaires de recherche et même les salles de classe arborent les noms et logos de leurs commanditaires tandis que les professeurs ne conçoivent plus la valeur de leur travail qu’en fonction d’indices de performance chiffrés et monétarisés qui confinent à l’absurde. Plus rien n’échappe à l’approche de la « gouvernance », laquelle désigne la soumission de toute activité aux critères et pratiques des organisations commerciales privées.

 

S’il était peut-être plus prévisible que le monde économique soit gangréné, on constate à vous lire que celui de la culture ne l’est pas moins… Quels y sont, d’après vos observations et analyses, les effets de la prise de pouvoir par une petite oligarchie ? Non seulement la culture est atteinte dans son contenu, sa vocation et sa portée, mais les artistes semblent se rendre complices……
Le terme « complicité » nous engage vers une pente morale que je ne souhaite pas emprunter ici, même si de telles remarques se laissent concevoir. Que des associations d’artistes tendent à présenter de plus en plus leurs membres comme des acteurs économiques de premier plan capables eux aussi de contribuer directement ou indirectement à l’accroissement du PIB d’un pays en dit autant sinon plus sur l’environnement idéologique et politique dans lequel elles ont à se prononcer en ne se souhaitant audibles que sur elles-mêmes. Les commanditaires de l’art, qui sont aussi ceux qui financent les écoles de commerce chargées de dispenser un enseignement sur l’industrie culturelle, n’apprécient pas en lui le pouvoir de conférer du sens ou en tous les cas de la consistance à des interrogations, à des situations, à des lieux et à des formes. Ils préfèrent y voir un simple bien de consommation, capable de susciter chez des clients d’évanescents frissons ou sensations sans plus de conséquence, cette réduction et ce processus leur permettant de passer, eux, comme investisseurs et bailleurs de fonds, comme les véritables « créateurs » du processus esthétique. La philosophe Isabelle Garo a montré toutefois comme l’art et la littérature résistent partiellement à une telle réduction. Il est vrai qu’ils ont produit eux-mêmes maintes oeuvres dénotant le caractère fictif, mythifiant et abusif, du point de vue de l’esprit et des sens, des artifices de l’économie politique. À la prétention des grands investisseurs d’être les « créateurs » au fondement de la prestation des arts, s’écrit en creux la réplique voulant que ceux-ci soient les piètres acteurs de mises en scène usant de vielles recettes, témoins tous ces galas où l’on s’autocongratule selon la fiction du « leadership » et du « mérite », ou ces hagiographies de gens d’affaire reproduisant sur un mode pauvre les romans initiatiques…

 

Dans la mesure où les « médiocrates » contrôlent également les principaux canaux d’information d’une part, et de l’autre parviennent à contourner les institutions démocratiques et les instances juridiques, quels remèdes vous semblent envisageables pour assurer un retour à une situation plus saine ?
Revenir à des termes qui ont une mémoire historique, une puissance conceptuelle, une charge significative aptes à saisir des pans de réalité, ceux qui permettent de mettre à distance le vocabulaire barbare de la « gouvernance » et du management, aujourd’hui servi indistinctement dans tout champ d’activité, comme : gestion de la performance, amélioration continue, expérience-client, l’evangelizing de la mission d’entreprise, propriété de processus en optimisation ministérielle, gestion du changement… Ce vocabulaire qui consiste à tout ramener à des relations commerciales, contre le bon sens et souvent de manière stupide, doit apparaître à l’esprit tel un objet de la pensée, et critiqué comme tel, plutôt que de s’assimiler à lui et le diriger.

 

BIBLIOGRAPHIE
Noir Canada, Écosociété 2008
• Offshore, éditions Écosociété-La Fabrique2010
• Paradis sous terre, éditions Écosociété-Rue de l’Échiquier, 2012
• Gouvernance. Le management totalitaire, Lux éditeur, 2013
• La médiocratie, Lux éditeur, 2015

 

Propos recueillis par
Hugues Simard