Dans un contexte général où la formation humaine des ingénieurs semble s’imposer comme une nécessité, des options très différentes se dess inent d’une école à l’autre. Dans ce contexte, le cas de l’École navale, illustre les choix mûris de longue date par une institution qui forme depuis 1830 les futurs chefs de la Marine nationale.

 

©École navale/Zeppelin

©École navale/Zeppelin

 

 

Une formation reconnue comme nécessaire, mais des stratégies différentes selon les écoles
Souvent accessoire par le passé, la formation humaine proposée par les grandes écoles d’ingénieurs s’est structurée ces dernières années autour de trois axes principaux. Le premier est celui de l’épanouissement personnel de l’étudiant, de l’élaboration de son projet professionnel ou encore de sa capacité d’adaptation et d’innovation. D’autres perspectives plus professionnalisantes ont eu pour objectif situations complexes, d’apprendre à travailler en équipe, au sein d’une organisation structurée. Une dernière option a consisté à développer la culture générale des futurs ingénieurs, afin de les aider à leur apporter des qualités de réflexion, de distance critique pour mieux comprendre le contexte de leur action. Le constat du développement de la formation humaine dans les grandes écoles scientifiques s’impose aujourd’hui comme celui d’une réalité encouragée par les recommandations de la commission des titres d’ingénieurs (CTI), qui valide l’autorisation de délivrer les diplômes. Ce développement prend cependant des formes très différentes d’une école à l’autre et amène à s’interroger sur la nature profonde de ce mouvement, dont on pourrait se demander s’il ne procède pas d’une forme de quête d’humanité dans un monde en proie au doute. Une chose est pourtant sûre : la formation humaine des ingénieurs ne relève pas du phénomène de mode mais d’un besoin véritable fondé sur une représentation contemporaine des métiers exercés.

 

Former à la responsabilité : développement du leadership
Grande école d’ingénieurs, l’École navale recrute principalement ses élèves selon formation humaine et militaire, et des enseignements scientifiques. Le tout couvre un très large spectre et impose d’optimiser les temps de formation. Cette dernière se fonde cependant sur une vision partagée des qualités professionnelles recherchées chez un officier de Marine. Cette formation exige en effet le développement de qualités de compréhension de l’environnement d’action, des capacités de commandement, mais aussi des facultés de communication et une réelle force de conviction. Les officiers formés à l’École navale sont de la marine –bâtiments de surface, sous-marins, commandos, flottilles de de haute technicité, mais tous ont également en commun d’évoluer dans l’environnement maritime et d’y mener un groupe plus ou moins important d’hommes et de femmes eux-mêmes fortement qualifiés. La question du leadership des jeunes officiers dans les situations parfois difficiles auxquelles ils sont confrontés se pose donc avec acuité. Dès le premier emploi, il faut parvenir à susciter l’adhésion, à inspirer la confiance, à montrer sa capacité à prendre des décisions. C’est la raison pour laquelle une formation initiale au commandement s’impose. Cette formation est à la fois pratique, grâce à des exercices menés à terre et en mer, une immersion de plusieurs mois sur des bâtiments de combat lors de la mission Jeanne d’Arc, mais aussi grâce à une formation académique menée en relation étroite avec l’encadrement militaire. Cette formation académique s’appuie également sur un partenariat fort mis en place avec HEC. Pourtant, là où un certain nombre d’écoles d’ingénieurs et de commerce ont entrepris de se rapprocher étroitement, l’École navale a fait le choix de développer en son sein les compétences nécessaires, notamment par l’encouragement d’une politique de recherche en sciences humaines.

 

Compréhension de l’environnement et réflexion éthique
Former des cadres responsables, c’est former des hommes et des femmes capables de répondre de leurs actes face à leurs subordonnés, à leurs supérieurs, mais aussi plus largement face à la justice et à la société dans laquelle ils évoluent. Émergent donc ici à la fois la nécessité de développer chez les jeunes officiers des clés de compréhension de leur environnement d’action, et celle de développer une véritable éthique professionnelle. Ce rôle traditionnellement dévolu aux « humanités » est aujourd’hui celui de l’enseignement des sciences humaines, qui tiennent une place importante dans les cours dispensés. Difficile en effet de concevoir un officier de Marine ignorant les raisons de l’importance prise dans l’histoire par la puissance maritime à l’heure de la mondialisation des échanges, difficile également d’imaginer entraîner l’adhésion de ses subordonnés si l’on n’est pas soi-même en mesure de disposer de quelques clés d’analyse des situations géopolitiques contemporaines. Histoire, géographie, géopolitique prennent ici une place essentielle.
Dans la vie quotidienne des services, dans ses relations avec les autres membres du personnel militaire et civil, mais aussi dans les situations de crise, dans l’action, il est également nécessaire de connaître le cadre normatif mais aussi les valeurs qui enjeux essentiels de la formation humaine des futurs officiers. La connaissance des éléments essentiels du droit des conflits armés, du droit de la mer, du statut général du militaire, de la constitution française et des institutions européennes forme une base à laquelle vient s’agréger une réflexion personnelle sur les valeurs qui guident l’action, qu’elles soient personnelles, institutionnelles ou sociétales. Cette formation prend un relief tout particulier dans un cadre d’action qui est par nature international et fortement exposé médiatiquement.

 

Communiquer dans un environnement professionnel international
Une dernière dimension de la formation humaine apparaît ici, celle de la connaissance des langues étrangères et des qualités de communication dont doit faire preuve tout jeune officier. l’anglais (niveau B2 du cadre européen de référence) est donc exigé pour toutes les écoles par la commissiondes titres d’ingénieur, auquel l’École navale ajoute ses propres objectifs, en particulier dans le domaine de la maîtrise de l’anglais maritime. Quelles que soient les situations professionnelles former. Parallèlement, la possibilité est ouverte aux élèves de suivre l’enseignement d’une deuxième langue vivante.

 

Une pédagogie adaptée
Ces objectifs ambitieux s’appuient sur une pédagogie qui privilégie depuis maintenant plusieurs années la conduite de projets menés le plus souvent en groupe, afin de développer des compétences indispensables dans la vie professionnelle. Les projets menés revêtent également une dimension pluridisciplinaire qui évite autant que possible le cloisonnement des disciplines académiques, le lien étant fait en permanence entre les enseignements dispensés et le contexte du futur emploi. Adaptation au futur emploi, pluridisciplinarité, pédagogie par projet, importance accordée à la formation au leadership, compréhension de l’environnement d’action et éthique professionnelle dans un environnement international apparaissent ainsi comme quelques-uns des points forts de la formation humaine dispensée. Cette spécificité de l’École navale, marque distinctive de sa formation, est aussi le résultat du lien étroit entretenu entre l’établissement et la Marine, un « employeur » exigeant qui a compris l’étendue des compétences humaines nécessaires à ses futurs cadres, en particulier dans un contexte de crise.

 

Par Jean-Marie Kowalski,
Maître de conférences (Paris-IV Sorbonne / École navale), responsable du département des sciences humaines