Que pensent les recruteurs des diplômés d’écoles d’ingénieurs ? Leur demande-t-on des compétences plus larges, plus spécifiques ? Sont-ils correctement préparés pour les postes qu’ils s’apprêtent à occuper ? Gérard Matheron, directeur du site STMicroelectronics de Crolles, et président du CA de Grenoble INP, nous livre son avis sur la question.

Passeurs de technologie vers la société, les ingénieurs sont des acteurs essentiels, tant pour la formation que pour la recherche, dans le processus de réindustrialisation de la France. Au cœur du processus d’innovation, ils jouent un rôle essentiel dans le développement de nos entreprises et de la société industrielle. C’était vrai hier, c’est le cas encore aujourd’hui, et ce sera encore plus vrai demain avec l’arrivée croissante dans notre vie de produits et de services issus des technologies de pointe. Aussi, ce que recherchent les recruteurs industriels, c’est une formation généraliste et spécifique à la fois pour aborder en confiance la complexité des défis industriels porteurs de progrès et d’innovation.

 

Des spécialistes ouverts sur le monde…
Mais si une solide formation technique est un préalable obligé au recrutement, il est aussi nécessaire que les jeunes embauchés fassent preuve d’une certaine compétence pour le management, la communication et le relationnel, mais aussi qu’ils aient une capacité d’évolution, une aptitude à travailler en équipe et une ouverture à différents modes de fonctionnement et cultures d’entreprise. En effet, dans les grands groupes surtout, les ingénieurs ne restent pas des experts techniques très longtemps : ils sont très vite amenés à occuper des postes de responsabilité et de gestion managériale. Les écoles d’ingénieurs doivent donc se mettre dans la perspective de former aussi des managers, capables d’appréhender la dimension stratégique d’un problème technique, de s’intéresser à l’évolution de leurs collaborateurs, de savoir les guider et surtout de leur donner une vision. On attend d’eux qu’ils soient dotés d’un esprit critique et d’une capacité de remise en question, qu’ils sachent définir des priorités. C’est indispensable pour évoluer en entreprise et dans le monde interactif que nous connaissons. Et ils le font d’ailleurs assez bien dans la gestion de leur vie !
Grenoble INP dispense justement des formations variées, enrichies d’expériences sur le terrain, y compris à l’étranger. Tout cela produit des ingénieurs très appréciés des entreprises, dont la mienne. Le fait d’avoir dans de nombreux cas effectué un séjour à l’étranger donne aux jeunes diplômés une ouverture sur le monde qui n’existait pas avant, et une forte appétence pour l’international, nourrie par des cursus qui ont eux-mêmes su gommer les frontières.

 

… et les sciences sociales
De même, les écoles proposent de plus en plus de doubles diplômes d’ingénieur et de manager, et il n’est pas rare de voir se développer des recherches à la frontière des sciences de l’ingénieur et des sciences sociales. Et c’est tant mieux, car toute hybridation disciplinaire est un enrichissement ! Cette coopération est d’autant plus importante que nos sociétés contemporaines doivent répondre à des enjeux industriels ne faisant plus seulement appel à la science et à la technique.Comment, par exemple, aborder le problème du réchauffement climatique et trouver des solutions énergétiques pour l’ère de l’après-pétrole sans s’intéresser aux enjeux politiques, économiques, sociologiques etc, qui découlent de ces questions ? Et que dire de l’utilisation des nanotechnologies, sujet de controverse s’il en est ! Par nature, les sciences sociales touchent à différentes étapes de l’innovation technologique : de la genèse des inventions à leur transformation en produits qu’il faudra concevoir, protéger, commercialiser et promouvoir… Pour toutes ces étapes, ingénieurs et experts en sciences sociales ont tout à gagner à travailler ensemble. Car si les ingénieurs doivent être capables de comprendre les enjeux sociétaux et éthiques liés à leur activité professionnelle, les managers, décideurs et aménageurs doivent être en mesure d’appréhender objectivement les problématiques engagées par les développements scientifiques.

 

Enfin, la formation continue est indispensable, car les métiers de l’industrie évoluent et qu’il est aujourd’hui inconcevable qu’un ingénieur, aussi bien formé soit-il au départ, puisse rester à la pointe de son métier pendant toute sa carrière sans formations complémentaires tout au long de sa carrière et au fil de ses changements d’entreprise.

 

Par Gérard Matheron, directeur du site STMicroelectronics de Crolles, et président du CA de Grenoble INP
gerard.matheron@st.com