Le berceau du plus vieux désert au monde

Traverser la Namibie a sans doute été, et ce aussi bien au niveau entrepreneurial que panoramique, l’une de nos plus belles expériences africaines. Ce pays, qui dispose d’une superficie de plus de 800 000 km2 pour à peine plus de deux millions d’habitants, est de par sa grandeur et sa diversité complètement fascinant. Fascinant par son réseau routier presque inexistant, par sa faune et sa flore préservées ou encore par ses communautés isolées au milieu des déserts. Pour la première fois dans notre périple, nous avons dû louer une voiture tout terrain faute de transports locaux (absents dans un environnement aussi vaste) afin d’atteindre ces populations.

C’est donc un milieu d’un désert fait de roches et de sables au nord-ouest de la Namibie, dans un village nommé Bersig, que nous avons rencontré Bennie Roman. Inutile de vous mentir, nous ne sommes pas les premiers à avoir interviewé cet homme, la CNN et d’autres médias sont passés avant nous. Il faut vous avouer que son histoire et son oeuvre sont toutes deux exceptionnelles.

 

L’histoire d’une communauté

Laissez-moi vous présenter Bennie Roman ainsi que son histoire. Cet homme d’une cinquantaine d’années est, en réalité, et ceci est tout aussi vrai pour sa communauté de Bersig, originaire d’un pays extérieur à la Namibie.

Ces anciens fermiers et éleveurs vivaient autrefois dans une région nommée Riemvasmaak, région située au nord-est de l’Afrique du Sud. L’histoire de cette population n’est pas enviable : en 1974, l’apartheid sud-africain dirigé alors par le Premier Ministre John Vorster décrète que la région de Riemvasmaak ferait un terrain idéal pour une zone d’entraînement militaire. Malheureusement pour les habitants de la région, les civils n’ont pas leur place sur une propriété militaire et la situation dégénéra. Le gouvernement décida alors de déplacer de force toutes les communautés locales dans un désert au nord-est de la Namibie où plus personne n’entendrait parler d’eux. C’est ainsi qu’en 1974, Bennie Roman arriva dans cette région namibienne, au milieu d’une terre aride et hostile.

Imaginez-vous un instant arriver dans un désert inconnu au milieu des montagnes, c’est-à-dire sans infrastructures, sans terres exploitables, sans connexion avec le monde. C’est ce que vécurent les gens du Riemvasmaak. Autrefois éleveurs et cultivateurs, ils essayèrent reproduire leur ancien mode de vie dans l’espoir de survivre sur cette terre hostile. Mais à cause d’un climat trop rude et de prédateurs trop présents, ces efforts furent en vain et la biosphère locale fut saccagée par ces tentatives désespérées. Le coup de grâce arriva dans les années quatre-vingt où quatre année de sécheresse se succédèrent : 85% du bétail encore présent fut décimé. Il ne restait alors plus d’autre choix aux gens du Riemvasmaak que de se rabattre sur la faune et la flore locale, et donc sur le peu de gibiers existants.

Cette situation était tout aussi bien catastrophique pour la région que pour la communauté. Le peu de nature présent disparaissait peu à peu sous l’action de ces hommes abandonnés au milieu de nulle part et les générations futures se retrouveraient sans richesse pour survivre. C’est ainsi que Bennie Roman, avec l’aide de quelques chefs coutumiers également indignés par la situation, eurent l’idée de transformer cet environnement hostile mais magnifique en un avantage durable pour la communauté. Ils imaginèrent alors un système, le Communal Conservancy, qui encouragerait les communautés locales, l’Etat namibien (devenu indépendant en 1990) et les tours opérateurs de préserver l’environnement dans l’intérêt de tous.

 

Les débuts de la TORRA Conservancy

« Dans l’intérêt de tous », voilà le point clé du système de Communal Conservancy imaginé par Bennie Roman et ses condisciples.

Le challenge était encore de savoir où se situait cet intérêt. Quel intérêt commun partageait l’ensemble des acteurs présents en Namibie ? La réponse fut indubitable : la diversité de sa faune et de sa flore. Elle constituait d’une part une fierté pour le pays mais avant tout une source de revenue considérable dégagée par un tourisme grandissant venu profiter de cette nature unique au monde. Mais que se passerait-il si demain les communautés locales exterminaient les derniers lions ? Chassaient les derniers éléphants ? Asséchaient les derniers points d’eau ? La Namibie ne serait plus qu’un désert et cette fois complètement vide.

Bennie Roman déclara ainsi qu’il fallait cesser de lutter contre l’hostilité de cette terre, mais au contraire la préserver. Mieux : la développer dans l’intérêt de tous, « bigger and better ».

Et qui d’autre que les communautés locales pourrait s’engager efficacement et durablement à préserver cette diversité d’un éventuel braconnage ou d’une exploitation sans vergogne ? Qui d’autre pourrait faire visiter le meilleur de cette nature aux touristes venus des quatre coins du monde ? Personne. Bennie Roman remporta alors son challenge : convaincre le gouvernement et les tours opérateurs de l’utilité en puissance de ces communautés isolées. Ils les incita même à l’aider à créer des activités ainsi que des lodges luxueuses tenues par les populations locales afin d’accueillir et animer le tourisme ambiant.

C’est ainsi que ce sud-africain d’origine fit de sa communauté les guides et gardiens de cette nature auparavant redoutée : la TORRA Conservancy fut alors la première Communal Conservancy créée afin d’encourager et organiser ce rôle nouveau des communautés locales.

Nous sommes aujourd’hui en 2013 et nous avons été invité à nous rendre dans une de ces lodges créée via la TORRA Conservancy. Le résultat est là : un cadre spectaculaire, un personnel impliqué et passionné et surtout une source de revenue constante. Car là est la magie du système des Communal Conservancies, c’est la communauté locale qui profite des revenus dégagés par ces lodges, la chasse encadrée, le commerce de viande de gibier, et les visites touristiques. Ainsi en l’espace de vingt ans, le système de Bennie Roman a permis de construire des écoles, de financer de nouvelles activités, d’attribuer des bourses pour les plus jeunes souhaitant partir étudier dans les grandes villes et des pensions pour les plus vieux souhaitant finir leurs jours dans leur village. Une Conservancy amenée à s’étendre Un retournement de situation qu’on ne peut que saluer : ce qui dans les années quatre-vingt était amené à disparaître aujourd’hui se développe et est un exemple pour tout le continent africain. Car les bénéficiaires ne sont pas juste les populations locales profitant d’un système de Communal Conservancy mais également la faune et la flore environnante. La région de Bersig est en effet la seule région dans toute l’Afrique où le nombre de lions vivant en complète liberté (contrairement aux parcs nationaux) augmente et ce grâce à leurs gardiens qui autrefois les chassaient afin de préserver le bétail. Mais Bennie Roman ne veut pas s’arrêter là et cherche aujourd’hui à rallier de nouvelles communautés et de nouveaux tours opérateurs à sa cause. Il espère étendre sa Conservancy aux villages proches de Bersig et ainsi contribuer au développement des communautés en préservant cet environnement riche en éléphants et rhinocéros. A cinquante ans, ce sud-africain de naissance n’est donc pas près de prendre sa retraite et si même tel était le cas, ce serait à Bersig, dans sa petite maison perdue aux milieux des montagnes du nord-ouest namibien.

 

Son plus gros challenge : convaincre les institutions publiques ainsi que les tours opérateurs de s’impliquer dans ce projet

Ses conseils pour de futurs entrepreneurs :

– « Keeping low profil » : rester humble en toute situation

– « Involve everyone » : impliquer tout les acteurs dans le projet, faire qu’ils se sentent intégrés et non pas laissés en arrière

– « think to the next generation » : penser et prévoir les besoins des générations futures afin d’avoir de développer son projet de manière durable