De la même manière que les peintres japonais ont fécondé l’impressionnisme il y a plus d’un siècle, la culture nippone continue aujourd’hui d’irriguer l’imaginaire français. Dans la sphère littéraire, il inspire des univers aussi personnels que ceux d’Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint ou Olivier Adam. Sans non plus définir une école, cette variété semble assez nette pour indiquer une tendance réelle. A quoi tient donc cette force d’attraction ?

Faire l'amour Jean-Philippe Toussaint, Editions de Minuit, 2002

« Mon éditeur japonais avait organisé une réception. Il y avait une grande banderole sur laquelle était marqué « Bienvenue à Monsieur Toussaint », avec trois cents inventé, des cadeaux… »
Lorsqu’il foule le sol japonais pour la première fois en février 1993, Jean-Philippe Toussaint passe tout à coup du statut d’auteur connu à celui de phénomène éditorial : 150.000 exemplaires de La Salle de bains vont s’écouler, et il en ira de mêmes des deux titres suivants… « A part deux ou trois livres de Kawabata et une certaine connaissance du cinéma japonais, je n’avais jamais éprouvé d’intérêt particulier pour cette culture », nous a-t-il confié. Une résidence à la villa Kujuyama en 1996, puis la livraison régulière de textes « d’impressions » pour la prestigieuse revue Subaru, déboucheront sur l’écriture d’Autoportraits à l’étranger trois ans plus tard. Déjà sensible dans ce recueil qui continue de ménager la part drolatique, la mélancolie s’instille dans presque chaque phrase de Faire l’amour (2002), où le narrateur y chronique la fin de sa relation avec Marie, créatrice de mode venue présenter sa dernière collection au Japon.

Stupeurs et tremblements, Amélie Nothomb, Editions Albin Michel, 1999

« Je me sentais capable de tout accepter afin d’être réincorporée à ce pays dont je m’étais si longtemps crue originaire ».
De son côté Amélie Nothomb a vécu à deux reprises au Japon : lors de son enfance passée dans le sillage d’un père diplomate, et plus brièvement mais aussi plus douloureusement, à l’occasion d’un stage en entreprise qui forme la matière première de « Stupeur et tremblements ». L’écart entre la magnificence des paysages enfantins et l’inhumanité de la société japonaise contemporaine est un des principaux éléments de tension de ce livre à grand succès qui, sur un ton tragi-comique, a révélé à nombre d’occidentaux le sort réservé aux femmes, à qui il n’est même pas permis de transpirer… Le personnage achèvera son stage dans les toilettes, préposée à l’étouffement des bruits intimes…

« A quoi ça tourne un voyage, sinon au cirque? Sciure et paillettes, et du balai ! »
Bien que flottant dans un statut auto-fictif intermédiaire, il est plus que probable que l’antihéros absolu du Japon comme ma poche (sous-titré un guide pour revenir de tout sans bouger de chez soi), ne soit autre que Jean-Yves Cendrey lui-même. Il pose un regard impitoyable et irrésistiblement drôle sur les vanités humaines, celle de voyager par exemple. Il s’emploie à neutraliser toute forme de cliché ainsi que tout sentimentalisme. C’est un épisode familial douloureux qui, surgissant brusquement du passé, pousse le personnage à s’envoler à regret pour Tokyo : une certaine Noriko prétend être sa demi-soeur, née des amours illicites d’un père soldat en Indochine et d’une mère mourante, raflée dans sa jeunesse comme des dizaines de milliers d’autres pour le plaisir des troupes. Chez Olivier Adam, c’est encore la souffrance, ici consécutive à la disparition d’un frère écorché vif, qui mène Sarah au Japon, à la recherche de cette paix que Nathan affirmait avoir reçu d’un policier à la retraite consacrant la fin de son existence à empêcher les suicides au bord d’une falaise.

Le cœur régulier, Olivier Adam, Editions de l’Olivier, 2010

« La mer bouillonnait à leurs pieds, se fracassait en écumant avant de s’écarter en une houle contradictoire ».

L’enfance perdue, le passé occulté, la rupture amoureuse, le suicide, autant de thèmes universels. Le Japon semble toutefois être une destination de prédilection pour les blessés de la vie. C’est qu’il est perçu comme un lieu dont le génie propre, non-dualiste et pragmatique, permet à la tristesse de s’épancher naturellement, avec moins de culpabilité qu’en Occident où sévit le mythe d’une fête perpétuelle. Dans l’imaginaire collectif, le Japon offre par ailleurs des remèdes à cette mélancolie qu’elle ne refoule pas. Premier d’entres eux, le culte de l’impression, si caractéristique du haïku ou de l’estampe. Née de la contemplation et tendant à l’harmonie, l’impression est en effet la mise au diapason d’une intériorité avec le décor qui l’entoure, la quête d’un équilibre, de sa juste place dans le monde. Par un art de l’attention, l’être se fond dans la nature, et c’est ainsi que Sarah, l’héroïne d’Un cœur régulier, reconnaît les mouvements fluctuants de son être dans les différents états de la mer. Cette conjonction des éléments et de l’âme humaine se retrouve dans certains prénoms japonais, c’est le cas de Fubuki dont l’idéogramme signifie « Tempête de neige ». L’avatar littéraire d’Amélie Nothomb voit en elle l’incarnation de la « perfection nippone », compare son visage à « l’oeillet du vieux Japon ». Chez Jean-Philippe Toussaint, le motif du tremblement de terre figure le choc de la rupture amoureuse. Les paysages, au-delà de leur beauté, font donc souvent directement écho à la vie intérieure des personnages.

« Un débrouillard à Tokyo, il a sa chance bien plus qu’à Paris. C’est pas moins raciste, mais c’est carré, c’est carré et c’est souple. Je peux pas mieux te dire comme contradiction ». Jean-Yves Cendrey

Le Japon comme ma poche, Jean-Yves Cendrey, Editions de l’arbre vengeur, 2009

L’intérêt pour la culture japonaise semble aussi procéder d’une capacité à réunir les contraires. Dans ces quatre textes, les ambigüités pullulent, les personnages paraissent ce qu’ils ne sont pas. Fubuki, derrière son port impérial, « symbole de la noble fille du temps jadis », se révèle félonne. Noriko, la demi-soeur autoproclamée ne tient pas sa promesse de dédommager notre antihéros de ses frais de voyage, et s’avère tout aussi avare de détails quant au passé familial prétendument commun. Selon un mécanisme inverse, le « grincheux » acerbe que campe Cendrey, tombe dans les bras de Yasukakazu – « mon ami, mon frère » -, au terme de leur première rencontre, réunis tous deux dans la douleur d’avoir été des enfants battus. Mais par-delà ces jeux de masque et d’opposition se dégage une autre voie, qui veut à la fois rendre compte de la complexité du monde et en adoucir les tensions. Reconnaissant là un trait typiquement nippon, Jean-Philippe Toussaint, utilise un mot pour définir cette démarche quasi-taoïste, mot qui est d’ailleurs le dernier de Faire l’amour : « infinitésimal ». S’y rejoignent en effet les idées d’infini et d’humilité, de grotesque et de sublime. Au-delà des singularités de chaque auteur, qui réinvente ou tourne en dérision les clichés de l’estampe, l’influence japonaise plonge donc ses racines à une certaine profondeur.

Hugues Simard