[Grand entretien]

Si une femme est bien engagée dans la mixité, c’est Brigitte Grésy. Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et vice-présidente de la commission Lutte contre les stéréotypes sexistes et la répartition des rôles sociaux au Haut Conseil à l’Égalité entre les Hommes et les Femmes, elle met son expérience au service de l’égalité entre les sexes.

Étant donnée votre expérience, vous connaissez donc parfaitement ce sujet. Comment vous êtes-vous intéressée à la question ?

Je travaille sur ces questions de l’égalité depuis 1998 en tant que spécialiste des politiques publiques. J’ai également publié de nombreux rapports sur le sujet et des essais, comme La Vie en Rose. Quelle que soit ma mission, je traite toujours ces questions d’un point de vue opérationnel. La question que je me pose toujours est la suivante : que peut-on proposer pour faire avancer les politiques publiques elles-mêmes ? Certes la loi Copé-Zimmermann en janvier 2011 impose un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration à l’horizon 2017. Toutefois, la même année, on comptait seulement 18 % de femmes qui officiaient à la télévision en tant qu’experte.

Alors justement, pourquoi établir des quotas, qui peuvent sembler contraire à la notion d’égalité ?

Justement, parce que les stéréotypes ont la vie dure. Plus on avance, plus il est important de travailler ensemble. Et il est primordial d’effectuer un travail très précis sur la culture de l’égalité et des formations en entreprise. Comment alors peut-on agir pour déconstruire les stéréotypes dès l’école ? La réalité est celle-ci : l’ambition n’a pas été construite de la même manière chez les garçons et chez les filles !

Le rôle des stéréotypes et des systèmes de représentation est primordial
Il existe un véritable sexisme pour inférioriser les femmes et les exclure du monde du travail. Ce qui explique en partie l’autocensure. L’égalité professionnelle reste un paradoxe : plus de 80 % des femmes de 25 à 49 ans travaillent, 2/3 des diplômés du 3e cycle sont des femmes ! Mais il demeure trois réserves très fortes : les femmes rentrent souvent à temps partiel sur le marché du travail, effectifs dont elles représentent d’ailleurs 80 % ; l’écart se creuse entre les femmes qualifiées et les femmes non-qualifiées qui, de ce fait, s’enfoncent dans la précarité car elles ne sont pas dans les mêmes emplois que les hommes ; enfin, la parentalité reste toujours très bancale : l’arrivée d’un enfant « aggrave » souvent la répartition des tâches entre les femmes, qui gèrent 2/3 des devoirs parentaux, et les hommes.

Pourquoi ces inégalités augmentent-elles donc avec le temps ?

Tout simplement parce que la conception même des femmes et des hommes n’est pas fondée sur l’égalité. On parle beaucoup aujourd’hui de mixité et de leviers de performances. Mais cette construction inégalitaire entre femmes et hommes dans les espaces publics et privés. Conséquence : elle crée des impuissances et des puissances acquises.

L’enjeu est donc d’arracher cette notion de complémentarité

Regardez à l’école : les sports collectifs – et les valeurs qu’ils transmettent – sont encore trop souvent l’apanage des garçons. Les filles, quant à elles, sont plus orientées vers des pratiques individuelles. Or l’ambition réside en la capacité à se projeter, capacité elle-même issue de son apprentissage. Donc si on apprend à être asymétrique dès l’enfance, cela se reproduira à l’âge adulte. L’enjeu est donc d’arracher cette notion de complémentarité et les étiquettes du féminin-masculin.

C’est donc aussi une question d’image, de perception de soi ?

Les femmes doivent savoir deux choses essentielles : le sexisme existe et se montre de plus en plus fort car les femmes ont aujourd’hui plus de pouvoir. De même, elles retournent le sexisme contre elles car elles ne se sentent pas légitimes. Nous n’avons tout simplement pas appris à demander une augmentation !

Partout où il y a de l’égalité, tout le monde y gagne

Une étude d’Harvard a pointé le fait que si une femme demande une augmentation, elle l’obtient mais elle est considérée comme une emmerdeuse. Elle doit alors justifier sa demande par l’amélioration du collectif que cette augmentation suscitera. Partout où il y a de l’égalité, tout le monde y gagne. Il est essentiel de réintégrer le collectif dans l’individu, l‘altruisme dans l’égoïsme. Sinon, le résultat sera celui du plafond de verre : en partie lié à une volonté des hommes de rester entre eux et à une certaine autocensure de la part des femmes.

Il s’agit donc bien d’une question d’égalité et non de complémentarité alors ?

Tout à fait. Si on veut une société complémentaire, alors arrêtons de parler d’égalité. On retombe dans une division sexuelle des compétences. Dès qu’on parle de sexisme, la peur du combat des sexes s’instaure et on entre dans une forme de panique identitaire. Si les femmes prennent conscience qu’elles n’ont pas appris comme les hommes à occuper l’espace public, alors elles se déculpabilisent et osent davantage. Et là elles pourront apprendre comme les hommes.

D’où la conférence que vous avez réalisée : « Pour en finir avec le leadership au féminin ! Comment le management peut transcender les stéréotypes hommes / femmes ? ».
Oui car cette idée qu’il existe un leadership féminin et un leadership masculin repose sur la notion de complémentarité.

Les seules différences entre les femmes et les hommes sont physiques

Or il n’existe qu’un seul leadership et c’est le même pour tous. Et pour en finir avec ce genre de stéréotype, il faut intervenir dès les crèches dans l’éducation, dans les médias, au sein des pouvoirs publics, dans le cercle familial, les entreprises… Ce sont des points de passage obligés pour se donner des référentiels. Les seules différences entre les femmes et les hommes sont physiques et c’est tout. Je refuse la binarité des compétences ou des qualités. Elles n’existent pas !

Quel message alors aimeriez-vous envoyer à la jeune génération ?

Tout d’abord, j’aimerais leur dire d’aimer vivre ensemble, femmes et hommes. C’est une très belle aventure. Ensuite, aux jeunes hommes, je leur conseillerai d’oser l’équilibre des temps professionnels et personnels. Ils ont aussi besoin de prendre du temps pour eux car les temps changent. Pouvoir se ressourcer auprès de sa famille est capital. Aux jeunes femmes, je les encourage à oser s’exercer à prendre des responsabilités et à envisager le champ des possibles car tout est ouvert !
Ça sent le vécu
Quand j’étais directrice de cabinet, nous étions trois femmes seulement parmi une soixantaine d’hommes. Pourtant nous étions tous énarques. J’étais alors dans un état de stress permanent et très élevé. Aujourd’hui, je m’impose donc une règle de transmission : j’écris pour déculpabiliser les femmes. Ne soyez pas coupable de ne pas oser ou de ne pas tout gérer : on ne vous l’a tout simplement pas enseigné. Ne soyez pas coupable mais ne soyez pas dupe non plus. L’égalité professionnelle reste en effet un jeu de dupes !

Violaine Cherrier