Les expositions d’Atae Yûki attirent des milliers de visiteurs au Japon où son travail de sculpteur de figurines de tissu est considéré comme un art à part entière. Le public français avait déjà pu admirer ces fascinantes poupées en 2006 qui, même lorsqu’elles font référence à la tradition japonaise, ou encore au cinéaste Ozu, semblent habiter à la lisière du rêve, à la fois vivantes et irréelles. N’exposant que rarement, l’artiste est à nouveau de passage en France. Jusqu’au 3 mars, vous pourrez admirer quelques-unes de ses créations les plus récentes ainsi que des œuvres emblématiques à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Rencontre.

 

M.Atae

Monsieur Atae, à l’image de vos « sculptures de tissu », vous dégagez quelque chose d’à la fois enfantin, mélancolique et mystérieux.

Une œuvre ressemble en effet toujours à celui qui la crée. Je touche mon propre visage avec les mêmes doigts qui façonnent les figurines. Il n’y a donc là rien de plus naturel.

Le lien de vos figurines avec la tradition japonaise correspond-il à la volonté d’éterniser le passé, de le sauvegarder ?

Lorsque je crée, je ne pense rien de profond, je n’ai pas d’attitude a priori. Des images apparaissent, prennent forme dans mon esprit, de manière naturelle et spontanée. Et ma main commence à bouger seule. Si cette inspiration ne vient pas, je ne crée pas, seule l’envie me guide en réalité. Je suis naturellement créateur de figurines, je ne dirige rien, ma main se met à bouger d’elle-même. Quand j’étais petit, j’aimais dessiner et créer des choses avec mes mains, c’était mon passe-temps favori et ma matière préférée à l’école. Toutefois, il faut parfois faire un effort, cela s’impose, parce que c’est mon travail et que des expositions sont programmées. Il est possible que je créerais moins s’il n’y avait pas ces échéances auxquelles je me dois de me soumettre.

Comment est née votre vocation?

J’ai commencé à créer lorsque j’ai quitté le lycée puis travaillé pour des fabricants de poupées-mannequins, dans le domaine de la mode. Ce n’était en réalité que des porte-manteaux. Si bien qu’au bout d’un certain temps, j’ai commencé à me demander si c’était vraiment là ce que je voulais faire. Certes non. Un jour, j’ai ainsi rencontré un professeur qui donnait des cours de fabrication de peluches en tissu, fort simples de forme. Cela m’a passionné, je pris des cours et ce fut comme une sorte de déclic pour moi. Possédant la technique de création des mannequins, j’ai pu fusionner les deux disciplines. Par la suite j’ai rejoint un groupe de créateurs de figurines artistiques et c’est alors que j’ai créé ma première pièce, Cendrillon que l’on peut voir ici.

Il y eut aussi la rencontre décisive avec Monsieur Honjo, votre bienfaiteur, plus que cela même, un authentique complice.

C’est en effet en voyant la Cendrillon que M. Honjo a proposé de devenir mon mécène. Le « Président », ainsi que je le surnomme, m’a proposé d’organiser une exposition. Ce fut le début de la longue relation que nous avons bâtie depuis, il y a à peu près quarante ans de cela. Il m’a donné la chance inestimable de pouvoir devenir qui je suis. En règle générale, les galeries d’art vendent ce qu’elles possèdent, or ce n’est pas le cas de M. Honjo. Il conserve tout chez lui, emmagasine en attendant que le nombre de mes créations soit assez conséquent pour pouvoir organiser une exposition.

Un peu comme s’il voulait ne séparer aucune figurine de l’ensemble, comme si celui-ci formait un tout organique, une sorte de peuple ?

Il arrive parfois qu’une figurine voyage hors de chez Monsieur Honjo mais les plus représentatives restent chez lui.

Mais jamais longtemps. Il y a ainsi cette anecdote avec l’actrice américaine Demi Moore, collectionneuse de poupées, qui a voulu absolument acquérir l’une de vos créations.

Lors d’une visite au Japon, elle avait en effet rencontré une multitude de créateurs de figurines. Elle s’est donc rendue dans mon musée personnel au pied du Mont-Fuji. Mais finalement elle est repartie les mains vides car je ne vends pas mes créations. Mais que devient-elle ? Je repense souvent à elle car c’était quelqu’un de très gentil.

Votre manière de créer suit-elle un processus particulier ?

Je commence toujours par choisir une figurine en particulier parmi celles qui me viennent à l’esprit, puis une fois que je l’ai créée, je continue dans la même veine, l’envie se poursuit ainsi. Comme si je voulais donner un ami à l’enfant que j’ai initialement façonné.

Certains sujets, comme l’hommage au cinéaste Ozu, ou encore l’évocation de la période Showa (« L’ère des guerres », 1926-1989), semble orienter votre inspiration au gré de thématiques fortes et choisies.

A la base j’aime surtout créer des figurines d’enfants, qui sont les figures centrales de mon travail, quel que soit le sujet ou l’époque. Je crois que cela continuera d’être le cas tant que je serai en vie. J’aime beaucoup les fées aussi. C’est ce que je souhaite créer et je vais ainsi continuer à suivre le libre mouvement de mes mains. C’est comme un Destin, mes parents et les divinités m’ont donné ces doigts. Sans ce don, je ne sais vraiment pas ce que je serais devenu. Je ne serai peut-être jamais venu à Paris, où les gens sont très gentils.

Vos poupées paraissent dotées de vie… Est-ce à dire que vous leur transfuser une partie de votre âme ?

Je crée, cela vient comme ça, tout seul. Ces figurines sont comme mes alter ego. D’une certaine manière je ne les crée pas mais je les laisse advenir, naître sous mes doigts. Ce processus s‘apparente davantage à un enfantement.

Vos figurines affirment progressivement leur personnalité à mesure qu’elles voient le jour, dîtes-vous par ailleurs.

Je ne sais pas vraiment qui est qui, qui de moi ou de mes figurines crée l’autre… C’est un mystère. Chacun veut tirer l’autre à soi. Je finis par éprouver une réelle affection pour mes créatures, elles sont comme mes enfants.

Est-ce que comme certains enfants turbulents, elles vous échappent parfois ?

(Rires). Oui, parfois mon souhait ne parvient pas jusqu’à elles. Je suis alors perplexe, dubitatif. J’ai tant donné de moi-même et pourtant cela ne vient pas. Cela arrive même assez souvent.

Combien de figurines avez-vous ainsi laissées naître au long de ces quarante ans d’activité créatrice?

Entre cinq et 600. Chacune des figurines me remémore l’état d’esprit dans lequel j’étais alors, les questions que je me posais sur ma vie, mes préoccupations principales à cette époque. Je dois dire qu’il ne se compte pas beaucoup de jours heureux, mais plutôt des souvenirs douloureux. Cela rejaillit sur les figurines. De fait très peu sont joviales…

Il est vrai qu’une certaine mélancolie semble les habiter, pour la plupart.

Une fois de plus, que ce soit des fées ou des enfants, je crée sans arrière-pensée. L’acte de création accentue lui-même ce vide, cette absence d’intention. Je n’ai évidemment jamais vu de fée mais c’est comme si elles venaient à moi, comme ça, naissant dans mon esprit. Il n’y a pas de règle, pas de modèle, la création est libre. Un sujet imaginaire a ceci de particulier qu’il permet encore davantage de liberté. Je vais donc continuer à créer des fées, cela me plaît !

Votre poupée préférée parmi vos plus récentes créations ici exposées en compagnie de plus anciennes, est d’ailleurs une fée au papillon bleue.

Je l’aime beaucoup mais en réalité j’en ai plusieurs de préférées. Dans mon travail récent, j’aime aussi beaucoup le groupe de garçons jouant au football.

Le cinéaste Ozu figure en bonne place dans l’exposition. Peut-on dire qu’à la fois par les thèmes qu’il traite (famille, scènes de repas, …) et par le fait que votre art compte peu de prédécesseurs, il a pour vous valeur de maître ?

J’adore le cinéma en général et j’aime beaucoup celui d’Ozu en particulier. L’idée de lui consacrer une série m’a été plus particulièrement soufflée par Monsieur Honjo. Nous savions qu’il est très aimé en France et la série figurait ainsi dans ma première exposition à Paris en 2006.

Pour revenir à la prédominance des figures d’enfants dans vos créations, pensez-vous, comme Picasso qui disait que l’on « met longtemps à devenir jeune», que l’artiste doive retrouver un regard enfantin ?

Très certainement, lorsque l’on créé il faut retourner à l’état enfantin. C’est préférable. On me dit d’ailleurs souvent que je suis semblable à un enfant.  Je veux rester pur de cœur.