C’est un privilège d’échanger avec Philippe Pozzo di Borgo. Il sait des choses que nous ne savons pas. Un accident a mis un coup d’arrêt à sa trajectoire professionnelle de dirigeant. 20 ans de silence et d’immobilité ont tout changé. Comme les étudiants de TBS devant lesquels il est intervenu au printemps 2014, nous avons une image scénarisée de sa vie en situation de handicap après le succès du film Intouchables. La réalité est plus intéressante. Rencontre.

 

Ancien dirigeant du groupe LVMH , Philippe Pozzo di Borgo fait un parallèle entre le monde de l’entreprise, fait d’hyperactivité et de bruits, et celui du grand handicap, fait de silence, d’écoute et recul © Stefan Nimmesgern.

Ancien dirigeant du groupe LVMH , Philippe Pozzo di Borgo fait un parallèle entre le monde de l’entreprise, fait d’hyperactivité et de bruits, et celui du grand handicap, fait de silence, d’écoute et recul © Stefan Nimmesgern.

 

 

« 20 ans de grande fragilité ont donné un nouveau sens à mon regard sur la vie et le monde professionnel. » Philippe Pozzo di Borgo intervenait déjà devant des étudiants lorsqu’il était entrepreneur. 20 ans après son accident, son message a bien évolué. « Je me suis trouvé face à des jeunes en quête de sens. Or, ils perçoivent comme moi un déficit de sens dans notre organisation de l’entreprise et de la société. »

 

La pause Pozzo
Après un an à l’hôpital, Philippe Pozzo di Borgo est arrivé diminué à TBS. Mais malgré la fatigue « cela valait le coup ! Cette rencontre souligne la différence entre mon manque d’énergie et ces jeunes pleins d’ambition et d’activité. Je leur ai proposé de marquer le pas, de faire la pause Pozzo ! »

 

Lutter contre l’hyperactivité
L’ex-dirigeant insiste sur la différence fondamentale entre les univers de l’entreprise et du grand handicap. Le premier est fait d’agitation et de bruits, place ses acteurs en hyperactivité constante. « Un monde dans lequel on est constamment occupé et préoccupé. Où l’on est toujours dans la projection. Où la pression de la performance et de la normalité vous égare. » Le second est son monde depuis 20 ans ; un monde de silence et d’immobilité. « Un monde d’écoute où l’on vit le présent. » Philippe Pozzo di Borgo a été un jeune cadre très ambitieux. Celui qui pour réussir vit dans la tension permanente. De celles qui amputent le temps nécessaire à fonder une relation, empêchent la prise de recul. « Cela est encore plus marqué chez les futurs cadres issus des grandes écoles. Ils sont formatés pour être très performants, en bonne santé, pour répondre aux canons de l’entreprise. » Celui qui a hier correspondu à ces canons, sait qu’ils peuvent être remis en cause soudainement. Il appelle les jeunes à se ménager, à préserver leur corps.

 

Se décentrer pour entendre l’autre
Ce grand écart lui inspire des réflexions à l’usage des futurs managers. « Savoir prendre le temps, faire attention à l’autre sont des valeurs importantes pour l’entreprise. Le manager doit se décentrer, considérer ce que l’autre a à lui dire. »

 

La fragilité peut être synonyme de performance
Philippe Pozzo di Borgo explique aussi ce que la fragilité de l’un peut apporter aux autres dans une équipe. « La fragilité induit de la cohésion, de l’écoute, de l’attention. La présence d’un collègue fragile donne du sens aux mots engagement et effort. »

 

Vous avez suivi Philippe Pozzo di Borgo lors de son séjour toulousain. Quel est votre sentiment après l’avoir rencontré ?
Son objectif n’était pas tant de nous parler de handicap que de la différence. J’ai été très touchée d’entendre ce message humain de la part d’un ancien dirigeant. Il a perdu sa mobilité mais passon charisme. A un moment on oublie totalement son fauteuil. J’ai aussi été impressionnée par sa capacité à capter notre attention avec un message inhabituel. Il ne parle ni de se battre, d’être les meilleurs, de chiffres. Il donne le sentiment de n’être là que pour donner.
Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans son message ?
Il nous a enjoints à prendre le temps. Il dit combien il est important de considérer les autres. Il nous dit que nous pouvons tout changer en tant que futurs cadres. Pour cela nous devons réfléchir à ce que nous voulons dans notre entreprise, notre vie ; l’assumer et de le mettre en oeuvre. Il nous a donné des cartes pour penser autrement.

 

A. D-F