[Médiathèque / Livre]

Pascaline Le Berre a un parcours hors du commun qui l’a menée de France en Australie et du monde informatique à celui de la banque. Elle vient de rédiger un ouvrage avec Gisèle Szczyglak pour insister sur l’importance pour les femmes de gérer leur patrimoine et de prendre conscience de leur valeur monétaire. Très instructif !

Vous êtes conseillère en gestion de patrimoine et protection financière chez Axa. Alors comment est née cette idée d’écrire un ouvrage dédié aux femmes « Femmes Osez enfin votre valeur ! », publié aux éditions Kawa ?

Après mes études à l’Edhec, j’ai rejoint le monde informatique puis je me suis expatriée. En revenant en France la deuxième fois, j’ai changé de parcours professionnel et j’ai alors décidé de me consacrer à la gestion de patrimoine. Lors de l’exercice de mes nouvelles fonctions, j’entendais très souvent un discours passéiste du type : « C’est mon mari qui gagne et gère l’argent… » Et puis, j’en avais assez de ce discours récurrent dans le monde de la finance très masculin : un banquier, en entretien avec un couple, s’adresse encore et toujours en priorité à l’homme.

J’ai donc réalisé une 1re conférence auprès du réseau PWN – Professionnal Women’s Network -, suivies de nombreuses autres auprès de grands groupes, et je me suis rendue compte que les femmes ne s’occupaient pas ou très peu de leur patrimoine, ce qui me gênait énormément. Donc j’ai organisé des focus groupes sur le sujet. Bilan : les femmes avaient une vision plutôt négative de leur patrimoine liée majoritairement à une vision partielle de la notion même de patrimoine, qui pour moi n’est pas que financier. Dès lors, réalisant qu’elles étaient au cœur de leur patrimoine, les femmes elles se sont senties plus à l’aise !

Sachez d’où vous venez

Aujourd’hui, les lignes bougent. Certaines femmes se retrouvent par exemple dans une situation monoparentale… ce qui les oblige à gérer leur patrimoine. C’est pourquoi j’ai écrit ce livre avec Gisèle Szczyglak, « Femmes, Osez (enfin) votre valeur ! », afin d’aider les femmes à prendre conscience de leur patrimoine et de leur valeur, à capitaliser sur leur carrière et leur patrimoine.

Quel message souhaitez-vous adresser à ces femmes ?

L’ouvrage porte sur deux sujets complémentaires : la carrière et le patrimoine. Une idée phare est celle-ci : sachez d’où vous venez ! Il est indispensable de savoir qui on est, d’où l’on vient pour ensuite avoir véritablement conscience de sa valeur. « Qui je suis, combien je vaux » puis « Quand je fais, qu’est-ce que je vaux ? » Voilà de vraies questions à se poser. La « société » impose encore beaucoup aux femmes d’être de bonnes mères, de bonnes épouses, de bonnes professionnelles… Mais combien d’entre elles se demandent ce qu’elles veulent, elles, en tant que femme ?  « Parce que je le vaux bien », le célèbre slogan de L’Oréal est ainsi porteur d’espoir.

2e point : la carrière. Il est important de s’accorder du temps pour soi pour créer son réseau et ainsi bâtir ses évolutions de carrière. C’est essentiel aussi pour préparer sa retraite ! C’est pourquoi il faut continuer à travailler même lorsque l’on a des enfants. Pourquoi ? Parce que la vie n’est plus linéaire, parce qu’il y a les interruptions de travail, la mobilité, les divorces …Parce qu’il y a encore 15 à 20 % d’écart de salaire entre un homme et une femme. En annualisant et en lissant sur 35 à 40 ans, soit la durée moyenne d’une carrière, la différence peut s’avérer très importante. Une étude américaine met ainsi en avant un différentiel équivalent à 600 000 dollars. En France, une de mes amies a calculé, en intégrant ses congés maternité, un travail à temps partiel pour s’occuper de ses enfants et les couts d’un divorce, qu’elle avait « perdu » à 7 années de salaire !

Je ne dis pas qu’il ne faille pas faire certains choix, pour s’occuper de ses enfants par exemple, mais pourquoi serait-ce à la femme uniquement de supporter les conséquences ? Y a-t-il moyen de négocier, avec son conjoint par exemple ? C’est ce que j’appelle le « pacte familial ».

Les écarts salariaux sont réels mais ils n’expliquent pas la difficulté des femmes à occuper des fonctions supérieures.

Indirectement si. Lorsque l’on est manager par exemple, on dispose d’un budget. On donne toujours plus à celui qui demande qu’à celui qui ne réclame pas ! C’est la même chose ici : les femmes s’inhibent elles-mêmes car elles ont du mal à se valoriser et manquent de temps pour elles.

Il est primordial de savoir évaluer sa valeur et de libérer du temps pour évoluer

C’est pourquoi, dans le livre, nous avons souhaité mettre en avant des femmes remarquables, pas toutes  très visibles mais qui s’avèrent de véritables modèles car elles ont réussi à harmoniser les deux aspects vie professionnelle et vie personnelle. Comment ? Grâce à la réconciliation et à la bonne valorisation des deux patrimoines matériel et immatériel. Il est fort dommage d’oublier le patrimoine financier. Une récente étude américaine a démontré que si l’on externalisait toutes les tâches effectuées par les femmes, cela coûterait 5 600 dollars / mois. Alors, valoriser ce travail silencieux et non rémunéré des tâches logistique et éducatives et les déléguer à quelqu’un d’autre permet de créer cette soupape nécessaire. Voilà pourquoi il est primordial de savoir évaluer sa valeur et de libérer du temps pour évoluer. C’est de l’égoïsme positif ! Toutefois, la jeune génération semble plus prévoyante et anticipe son avenir.

Ce manque de valorisation explique-t-il le fameux plafond de verre ?

En partie oui car les femmes oublient de monétiser leur valeur. Elles sont « conditionnées » très tôt, dès l’école primaire et même par les contes pour enfant. Le prince (ou le héros) apparaît comme le sauveur qui permet à la princesse de quitter sa condition souvent peu enviable : il réveille la Belle au bois dormant et ou permet à Cendrillon de se soustraire à la tyrannie de sa belle-mère. A la fin, le héros touche le sac d’or (la dot de la princesse) et épouse la Princesse. Elle, par contre,  attend d’abord, pas question de participer à l’aventure, et puis elle ne reçoit « que » le Prince comme récompense (sentant le changement, Walt Disney s’est adapté avec Raiponce, Rebelle et la Reine des Neiges…).

La femme ne demande pas : elle a toujours en tête qu’elle arrive en 2e position après l’homme
Elle a aussi souvent du mal à déléguer certaines tâches. Or il n’y a que 24 h dans une journée. Donc Ne déléguez pas la gestion de votre patrimoine mais, en revanche, n’hésitez pas à vous faire aider sur certains points pour consacrer plus de temps à la construction de votre carrière et de votre patrimoine. Il faut se montrer pragmatique. L’accomplissement personnel a une valeur et il faut la réclamer cette valeur : l’épanouissement seul ne suffit pas. Si la femme ne capte pas cette valeur pour elle-même, elle ne sera pas perdue, soit l’entreprise soit un(e) autre collègue la captera à sa place …Est-ce normal ? Non ! C’est pourquoi, dans  notre livre nous parlons de la loi de Pareto : sur 100% du travail à effectuer, consacrer 80% au travail lui-même et 20% à la communication de celui-ci.

Comment changer les choses alors ?

Personnellement, j’aimerais intervenir en fin de 3e année pour apprendre aux étudiantes à gérer leur patrimoine: on a une formation financière et économique très très faible en France. Certes, il est important de savoir ce que l’on veut faire et se donner les moyens mais il faut aussi se décomplexer par rapport à l’argent pour savoir ce que l’on vaut. Les femmes doivent se valoriser et donc oser demander. Il faut alors apprendre à se déculpabiliser: la confiance en soi est clé. L’audace aussi : n’ayez pas peur ! Osez !

L’accomplissement personnel a une valeur et il faut la réclamer cette valeur

Pour rappel, en France, les femmes n’ont eu le droit de cogérer le patrimoine du couple qu’en 1985, le droit d’ouvrir un compte en banque et de chercher un travail sans l’autorisation de leur mari qu’en 1965. Mais aujourd’hui, les femmes aussi peuvent être le pater familias, surtout à une époque où le divorce est devenu courant.

Dans notre livre, nous expliquons la notion de carré sémiotique, c’est une matrice à double entrée. Il y a les femmes qui sont conscientes de leur patrimoine et celles qui ne le sont pas. Elles ont appris à devenir indépendantes, savent très bien gagner leur argent mais pas encore le gérer. Il faut que cela change. Il faut apprendre à se gérer comme un bilan  comme en finance où on analyse les actifs et les passifs.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes étudiantes et aussi aux étudiants qui vont constituer la classe dirigeante de demain ?

La nouvelle génération me semble mieux armée : vie professionnelle et vie personnelle vont s’enchevêtrer et il me semble qu’ils maîtrisent mieux la notion de consensus ou de pacte. Mais je crains que cela change quand les enfants arrivent. Le phénomène de décrochage de la femme existe encore réellement. Alors enlevez-vous aussi cette idée que les deux personnes dans un couple ne peuvent pas faire carrière. La femme doit prendre conscience qu’elle doit gagner de l’argent aussi car le risque professionnel est désormais réel pour les hommes aussi. Le chômage touche tout le monde. Vous êtes donc tous les deux responsables de vos carrières et de vos finances.

L’expatriation n’est pas toujours un eldorado
L’international, Pascaline Le Berre connaît bien. Elle a passé quatre ans en Australie entre 1995 et 1999 et quatre ans également à Hong Kong. Si la tendance actuelle est à la mobilité, elle ne manque pas de mettre en garde les étudiants et étudiantes sur l’impact qu’une expatriation peut avoir sur la vie de couple mais aussi la carrière. « Attention à l’expatriation. Elle se négocie aussi avec son conjoint et ses enfants car cela change l’organisation ! Il faut donc se protéger car parfois l’un des deux est amené à quitter son poste en France sans avoir l’assurance d’en retrouver un à l’étranger. C’est un risque aussi pour votre patrimoine. La négociation se révèle centrale à tous les niveaux : avec l’entreprise pour éventuellement trouver un second poste mais aussi au sein du couple lui-même. La famille entière prend des risques et les entreprises ne le voient pas ou refusent de le voir. »

Violaine Cherrier

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