Trois étudiants handicapés nous ont fait partager leur regard lucide et teinté d’humour sur la réalité de leur intégration dans les études et demain dans l’entreprise. Claire étudie à l’ESTP, Gaël à l’Université Panthéon-Assas et Maël à l’ESC Montpellier. Ils sont tous les trois très différents, pourtant une chose les unit : ils sont aussi brillants et ambitieux que leurs camarades valides.

 

Claire Lafitte lors de la journée Handivalides à l’ESTP

Claire Lafitte lors de la journée Handivalides à l’ESTP

 

 

Claire Lafitte, élève-ingénieur à l’ESTP
Intégrer une grande école, un parcours du combattant pour un élève handicapé ?
Je ne peux parler que pour moi, dans ce cas oui ! Mes parents ont effectué seuls les démarches pour me permettre de poursuivre mes études après la découverte de ma maladie à 15 ans. Ils ont réussi à obtenir le financement de la table et la chaise dont j’ai besoin pour travailler, puis le lycée a organisé mon emploi du temps pour j’étudie toujours dans une salle équipée. Elles nous appartiennent, et j’ai pu les emporter en prépa et à l’ESTP. C’est grâce à mes parents que j’en suis là, ils m’ont toujours dit de faire ce dont j’étais capable et avais envie sans restrictions !
Comment se passe votre intégration à l’ESTP ?
Aujourd’hui tout va bien ! Le plus dur est de tracer la voie. J’étais la première élève handicapée au lycée et en prépa. J’étais rodée pour expliquer ma situation, ce dont j’ai besoin en me présentant au référent handicap de l’ESTP. L’école a adapté mon emploi du J’avais n’en ai pas eu besoin à l’ESTP. Celle que j’ai eu en prépa ne connaissait pas du tout les maths ! J’ai donc beaucoup appris en matière de pédagogie, à gérer le stress, pour être au point pour les concours !
Et socialement ?
Le plus délicat est l’adolescence, le moment où j’ai découvert ma maladie et ai eu du mal à l’accepter. D’autant que les ados ne sont pas tendres entre eux… J’ai passé ce cap, j’ai pris confiance et je sais faire une force de ma différence. J’ai de très bons amis à l’ESTP. J’ai même participé à la construction d’une école en Inde un été avec des camarades ! Je me présente maintenant spontanément à mes professeurs. Cela m’évite des réflexions déplacées. Certains ne sont néanmoins pas très ouverts…
Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?
Après un stage sur chantier qui ne m’a pas emballée, je m’oriente vers l’immobilier. J’ai d’ailleurs la chance de bénéficier d’un partenariat pour les élèves handicapés avec Bouygues Immobilier. Il comprend une bourse, un stage et un parrain Le fait de pouvoir anticiper ma venue dans l’entreprise est idéal. Je vais faire du montage et de la gestion de projet.

 

Maël Robin, élève à l’ESC Montpellier, réalise son stage de fin d’études en Chine.
Ecoles et entreprises ont-elles compris les enjeux d’un jeune handicapé selon vous ?
C’est très varié. Si l’intégration se fait mieux depuis la loi de 2005 et des efforts ont été faits en termes d’infrastructures, c’est surtout les mentalités qui restent à améliorer. En dehors des forums pour le handicap, les entreprises cherchent peu à nous recruter. Il reste beaucoup d’à-priori à dépasser : « trop de risque », « il va pas faire le boulot comme il faut », « il ne va pas tout faire », « un handicapé, ça coute cher », « handicap = incapable »… Donner des opportunités d’intégration permet de découvrir la personne, sa valeur et surtout de voir que nous sommes comme les autres, que nous sommes motivés et travaillons aussi bien. En résumé, “essayer c’est adopter” !
Comment avez-vous été accueilli à l’ESC Montpellier ?
Je suis malentendant (surdité profonde). Je me suis présenté dès mon intégration, puis j’ai été suivi tout le cursus par la responsable diversité et la responsable du programme master. J’ai rencontré chaque professeur pour qu’ils connaissent mon handicap et mes besoins. J’explique que la lecture labiale, l’expression du visage et du corps sont mes principaux moyens de compréhension lors d’une conversation (attitude expressive, ne pas trop circuler en parlant, regarder les élèves, ne pas mettre la main devant la bouche, articuler sans exagération… et pour certains couper un peu la magnificence de leur moustache !) En termes de pédagogie, j’insiste sur l’aspect visuel des cours. Généralement, j’ai eu un résumé, un document dactylographié ou même le cours complet dès le début du module. Cela me permet de me concentrer sur la compréhension plutôt que sur la prise de note. J’ai bénéficié d’un tiers temps pour les examens. Professeurs et administration, que je remercie pour leurs efforts, ont modifié leurs habitudes pour que je puisse m’intégrer.
Que faites-vous en Chine ?
J’ai fait un échange universitaire en 2009, puis j’y suis resté pour étudier. Maintenant je réalise mon stage de fin d’étude chez PSA. Je parle trois langues dans mon travail et ma vie quotidienne. Etonnant vu mon handicap non ? Surtout que le chinois est une langue difficile, je le confirme !

 

Gaël Rivière, étudiant en M2 droit des affaires à Assas est vice-champion olympique de cécifoot
J’ai rencontré Gaël au cours d’un petitdéjeuner dans le noir de l’association Starting Block dont il soutient la Campagne Handivalides.
Une expérience où les rôles sont inversés. Savez-vous qu’une personne aveugle s’attache à des détails qui vous échappent comme lorsqu’on nous a dit que le yaourt était servi dans un bol, ce qui a permis instantanément à Gaël de l’identifier sur le plateau alors que nous en étions encore à l’explorer à tâtons. Les premières minutes se sont déroulées dans un grand silence, chacun cherchant à prendre ses marques, coupé d’un sens essentiel. « Nous traitons les sons, le toucher, les odeurs, on soupèse, tapote, là où un voyant ne traite pas l’ensemble des informations car il n’en a pas besoin. Je peux moins me reporter à l’écrit, donc j’ai développé une bonne mémoire de ce que dit le prof à l’oral. »
Gaël étudie à Paris depuis la 1ère.
« J’ai ‘‘officiellement’’ quitté La Réunion pour mes études, mais en fait j’avais un désir d’émancipation » nous  raconte-t-il en souriant. Ce sourire, Gaël ne s’en départ jamais. Il est heureux dans ses études mais aussi car le double champion d’Europe de cécifoot vient de remporter avec l’équipe de France la médaille d’argent aux JO de Londres. Les joueurs s’orientent à l’oreille vers la balle. La communication est verbale et les équipiers travaillent beaucoup leur coordination, « ont des codes pour indiquer leur position, comment ils veulent la balle. »
Gaël est très offensif sur le terrain comme dans ses études.
Il prépare pour septembre son examen du barreau. Il était le seul étudiant handicapé de son université quand il est arrivé. « Aujourd’hui, nous sommes 3 et il y a un relais handicap. » Etonnement, il n’a pas besoin de grand chose pour étudier dans les mêmes conditions que ses camarades.
Gaël explique toujours au premier entretien avec un professeur, une entreprise, ce qu’il peut faire et ce dont il a besoin.
« Je dois souvent répéter que j’ai simplement besoin d’avoir tous les cours ou documents sous format numérique pour pouvoir utiliser mon système de synthèse vocale. Etudier en 2013 est facilité par  technologies. Il reste néanmoins la difficulté d’avoir les livres en format numérique et la synthèse vocale est compliquée pour lire les sciences. »

 

A. D-F