Chaque pays trimballe derrière lui son imagerie populaire, le lot de clichés qu’on lui attache, ses symboles et ses mascottes. Abordez un passant dans les rues de La Roche-sur-Yon, Montpellier ou Clamart, et demandez-lui ce qu’évoque pour lui la Nouvelle Calédonie. Il vous racontera sans aucun doute les plages de sable fin blanc, l’eau turquoise, et les poissons multicolores. La vie paradisiaque, l’île déserte, les cocotiers. Et il aura bien raison. Mais de même que les Français savent bien que vivre dans l’Hexagone ne se résume pas à manger des baguettes en portant des bérets (même si, soyons francs, les porteurs de bérets amateurs de baguettes sont nombreux), toute personne qui pose le pied en Nouvelle Calédonie plus de quelques jours prend conscience des limites des clichés qui lui sont liés.

Vue depuis une plage de l'Ile des pins.

Vue depuis une plage de l'Ile des pins.

Parlons paysages, parlons couleurs, tout abord. Il y a la mer et le sable, certes, il y a du bleu et du jaune, c’est indéniable, mais le vert, personne n’en parle du vert ! Le vert, en tout cas, c’est la première impression que je garde de mon arrivée en Nouvelle Calédonie : toute cette végétation qui me sautait aux yeux en franchissant la porte de sortie de l’aéroport de Nouméa – La Tontouta. Si une grande partie des lagons de la Nouvelle Calédonie est certes classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2008, soulignant ainsi la beauté étonnante de ses fonds marins, n’oublions pas pour autant que l’on appelle le territoire de ce pays « la Grande Terre » et que c’est le terme de brousse qui est utilisé pour décrire tout ce qui n’est pas situé dans les environs proches de Nouméa, la capitale. C’est un pays verdoyant, un pays touffu.
La couleur des visages aussi est surprenante, si variable et changeante d’une personne à l’autre, offrant à l’oeil attentif un dégradé magnifique de beige et de marron étonnant de nuances. En matière de physionomie, la diversité fait loi en Nouvelle Calédonie. Et pour cause, sur un même territoire cohabitent Caldoches, Kanak, Zoreilles (voir encadré), et bien d’autres encore : Mélanésiens, immigrés venus de l’Asie, etc. Dire qu’il y a un véritable mélange, un respect mutuel et sincère, serait exagéré, et surtout, infondé. J’ai été à plusieurs reprises le témoin de commentaires méprisants de Zoreilles ou Caldoches envers les Kanak, qui se moquant de les voir se baigner habillés dans la mer, ou riant de les observer marchant pieds nus dans la ville, qui les accusant à voix basse et l’oeil malicieux de cannibalisme. A l’inverse, le racisme des Kanak envers les Zoreilles est aussi une réalité, et il est des endroits où mieux vaut faire profil bas si à une tribu l’on n’appartient pas. Mais il faut reconnaître que les différentes populations se mêlent, surtout dans la capitale, ce qui offre un tableau général particulièrement agréable à regarder, parce que cosmopolite. A cette diversité apparente s’ajoute une atmosphère détendue, qui est à la fois la cause et la conséquence de l’existence d’une série de codes de politesse qui naturellement facilitent le dialogue. Par exemple, le tutoiement est très répandu, ainsi que cette agréable habitude qu’ont les habitants de Nouvelle Calédonie de dire bonjour à toute personne qui croise leur chemin ou leur regard, ce qui est de prime abord très déconcertant pour les Parisiens froids et distants que vous êtes peut-être, habitués à fuir toute compagnie plutôt qu’à la chercher. Cette camaraderie se trouve renforcée davantage encore dans certaines des petites îles qui entourent la Nouvelle Calédonie, comme l’Ile des Pins où les automobilistes saluent systématiquement de la main les cyclistes, piétons et autres conducteurs qu’ils croisent, et inversement. Adoptez cette attitude en France et l’on vous traînera bien assez tôt au poste pour harcèlement…
On pourrait penser que ces petits riens (tutoiement, signes de la main, etc) ne changent pas grand-chose à l’atmosphère générale. C’est faux. C’est parce que l’on commence par se dire bonjour que naturellement l’on continue de se parler, et c’est parce que l’on se tutoie, que l’on brise plus rapidement la glace. Ainsi, sans grande surprise, ce voyage en Nouvelle Calédonie a été, de tous mes périples, le plus marqué par les rencontres, les tranches de vie partagées, les mots échangés. Parmi toutes ces personnes croisées, je regrette qu’il n’y ait eu qu’un seul Kanak avec qui le dialogue a vraiment pu s’établir, au cours d’un trajet en bus de brousse, où il me racontait comment chasser le cerf et cuisiner la roussette (voir encadré), et s’étonnait de ma faible culture en matière d’émissions de téléréalité (« Mais pourtant tu vis en France ! »). En revanche, nombreux sont les Français expatriés avec qui de longues conversations sont nées : plusieurs médecins, infirmières, orthophonistes, un professeur de la Sorbonne, un couple de millionnaires, investisseurs immobiliers, qui ont fait suffisamment affaire pour se permettre un tour du monde en dix ans, avant de reprendre le travail, de créer une chanson paillarde, puis de refaire le tour de la Terre pendant 5 ans seulement (sic) cette fois ; une octogénaire d’une beauté pure et touchante, aux yeux d’un bleu profond et aux cheveux blancs étincelants, qui avait fait, malgré son âge, le voyage depuis la France et s’apprêtait à visiter l’Australie pour quelques semaines, et même… un lecteur assidu du Journal des Grandes Ecoles et des Universités, dirigeant d’un cabinet de recrutement toulonnais, rencontré sur l’Ile des Pins, qui se reconnaîtra sans aucun doute en lisant ses lignes… Qui l’eût cru ?

 

Quelques mots et expressions calédoniens…
Avoir un cocotier dans la main : avoir un poil dans la main.
Bougna : plat traditionnel du Pacifique, préparé notamment dans les tribus de Nouvelle Calédonie, et composé de viande ou poisson cuits avec des légumes au sein de feuilles de bananiers, sous la terre.
Caldoche : désigne la population calédonienne d’origine européenne, dont les ancêtres étaient des colons ou bagnards venus, volontairement ou contraints et forcés, habiter l’île à la fin du XIXe siècle (en particulier pour les déportés de la Commune) ou au début du XXe siècle. Ce mot revêtait initialement un sens péjoratif, mais est désormais utilisé par les Caldoches pour mettre en avant leurs origines calédoniennes.
Canaque, Kanak : fait référence à la population locale indigène en Nouvelle Calédonie, descendante des premiers habitants de l’île. Paradoxalement, si le mot « kanak » possédait originellement un sens péjoratif quand il était utilisé par les Européens, par la suite il a pris un sens mélioratif quand les Mélanésiens indépendantistes se le sont appropriés pour mettre en avant leur différence et leur unité.
Casse pas la tête : expression phare de la Nouvelle Calédonie, qui signifie « ne t’en fais pas » et  illustre l’état d’esprit détendu et insouciant qui règne sur l’île.
Coutume : cadeau que l’on fait à une tribu lorsqu’elle nous accueille, ou lorsque l’on pénètre sur son territoire. S’il n’est pas obligatoire de « faire la coutume », ce serait cependant très malvenu de ne pas se plier à ce rite. On offre en général des bouts de tissu, quelques pièces, des cigarettes…
Crabe violoniste : crabe présent en Nouvelle Calédonie, et notamment sur l’Ile des Pins, qui doit son nom au fait que l’une de ses pinces est beaucoup plus grande que la deuxième ce qui lui donne donc l’apparence d’un violoniste.
Igname : légume très cultivé en Nouvelle Calédonie, que l’on retrouve dans de nombreux plats traditionnels.
Kava : plante utilisée pour fabriquer la boisson traditionnelle du même nom, qui a des effets légèrement relaxants, et que l’on boit en Nouvelle Calédonie dans les bars typiques, les « nakamals ».
Robes mission : robes larges et très colorées héritées de l’époque coloniale et que les femmes polynésiennes, pour beaucoup d’entre elles portent encore aujourd’hui en Nouvelle Calédonie. Roussette : chauve-souris vivant en Nouvelle Calédonie, bien plus grande que celles que l’on trouve en France, chassée par les tribus kanak qui les cuisinent et récupèrent leurs poils. Stockmen : nom des « cow-boys » de Nouvelle Calédonie, qui élèvent du bétail dans la brousse. Tata : au revoir.
Tricot rayé : mascotte de la Nouvelle Calédonie, ce petit serpent de mer rayé noir et jaune se trouve fréquemment à la surface de l’eau, ou proche des bords des plages calédoniennes. Son venin tue en quelques minutes seulement mais parce qu’il n’est pas agressif (voire peureux comme le disent certains Calédoniens), les accidents sont rares.
Zoreilles : nom, en général à connotation péjorative, donné aux Métropolitains installés en Nouvelle Calédonie
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Claire Bouleau