Passionnée d’art tombée dedans toute petite, Nathalie Obadia, après un passage par Sciences Po « pour la structuration et l’ouverture d’esprit » n’a eu de cesse que d’avoir sa propre galerie, puis une seconde… une troisième, pour défendre les artistes qu’elle aime et « influer sur les gens influents ». Portrait d’une passionnée pragmatique…

Enfant, vous vous étiez promis d’ouvrir votre première galerie pour vos 30 ans. Et, après un passage par Sciences Po, vous l’avez fait ! Racontez-nous ça…
Mes parents étaient collectionneurs ; je voyais comment cette activité les épanouissait et combien les gens qu’ils fréquentaient étaient passionnants. Je lisais leurs magazines d’art et les suivais partout voir des expositions, en Italie, Belgique, Angleterre ; Dali et Pollock comptèrent parmi mes héros d’enfance. Dès que j’ai pu, à 15 ans, durant les vacances scolaires, j’ai travaillé et fait des stages dans des galeries, chez Adrien Maeght à Paris, Daniel Varenne à Genève… je savais déjà que ce serait ma vie. Tout comme j’ai vite compris qu’une galerie était un business réclamant compétence et ouverture d’esprit. C’est pourquoi je me suis dirigé vers des études de Droit (maîtrise de Droit International) et Sciences Po où j’ai rencontré des tas de gens « branchés art » qui font aujourd’hui toutes sortes de métiers et sont toujours mes amis ; on échange, on s’entraide… De même, m’intéresser à l’économie réelle, planétaire, m’a été infiniment précieux. Cela me permet d’être aujourd’hui à l’aise à Hong Kong ou Dubaï et de comprendre comment ces gens fonctionnent culturellement. J’ai d’ailleurs réalisé très récemment que j’étais la galeriste française (européenne ?) défendant le plus grand nombre d’artistes non-occidentaux, sans la moindre touche « d’exotisme ».Votre diplôme en poche, vous dirigez une galerie, puis vous réalisez votre vœu : ouvrir la vôtre pour vos 30 ans ! En effet, j’ai dirigé de 1988 à 1993 la galerie Daniel Templon et cette année-là, comme convenu avec moi-même, j’ai emprunté 250 000 francs et me suis lancée. J’avais consciencieusement appris le métier qui est avant tout de se constituer un réseau de décideurs : conservateurs, collectionneurs, experts… et de gagner leur confiance. Tout le monde ne m’en a pas moins dit que j’étais folle. Le marché de l’art français subissait alors le diktat de « l’esthétique relationnelle », une ligne très conceptuelle. On disait que la peinture était morte et le métier de galeriste aussi, qu’il serait vite phagocyté par les ventes publiques. Mais moi, au regard de l’histoire de l’art, je sentais que les vrais peintres auraient toujours leur place, et que les conseils d’un galeriste demeureraient également irremplaçables. Simplement, je n’avais pas le droit à l’erreur. J’ai beaucoup travaillé, six jours sur sept au bas mot : vernissages, dîners, quête d’informations (le plus important !), les 8 grandes foires annuelles pour rester connectée au monde réel, connaître et comprendre… J’ai choisi et défendu les artistes auxquels je croyais, français d’abord : Carole Benzaken, Pascal Pinaud, Fiona Rae… j’ai commis quelques erreurs, certes, on n’apprend pas autrement ce mot se transmutant alors en « expérience », « exigence ». J’ai ainsi appris par exemple que la capacité de l’artiste à incarner son rôle publiquement, dans la durée, était aussi importante que son travail. Surtout, je suis toujours allée de l’avant, j’ai ouvert une seconde galerie à Bruxelles en 2008 et, pour mes 20 ans de galeriste, une troisième en février dernier, en pleine crise, oui. Notre entreprise emploie 12 personnes et réalise 8 millions d’euros de CA. Tant mieux. Mais je suis surtout ravie de faire partie des quelques-uns qui ont montré que loin d’être fini, Paris demeurait LA place incontournable pour l’Art en Europe.

 

« Marchand d’Art ?… Rien à voir avec l’industrie du luxe. C’est de l’artisanat, mais très sophistiqué »

Quels sont vos rapports avec les acheteurs ? Les artistes ?
Dialogue et rapport de confiance avec les acheteurs. Confiance qui ne peut naître que si, avant de leur parler de mon monde (l’Art), je leur fais savoir que je comprends le leur (les affaires). A ce moment-là, nous, galeristes, sommes en mesure de leur apporter un regard différent, de les bousculer dans leurs convictions et de les faire évoluer. Tel grand homme d’affaires, très conservateur, ne veut même pas jeter un œil à la peinture afro-américaine. Pourtant, quand on a fini de lui parler de Barak Obama, l’un des hommes les plus puissants du monde pour lui faire comprendre qu’il se passe quelque chose de ce côté, son regard change, son oreille s’ouvre. Idem d’ailleurs des acheteurs orientaux vis-à-vis des peintres français. Idem de chacun de nous. Ce n’est qu’après avoir été saisie par la littérature chinoise, que j’ai enfin « compris » cette culture et me suis ouverte à leur peinture.Concernant les artistes, c’est très différent ; le travail consiste à les épauler, leur apporter une sérénité suffisante (absence de souci financier) pour qu’ils puissent travailler. Être leur interface avec le monde également, appeler le conservateur de Beaubourg ou d’ailleurs à leur place. Et on en est récompensée ! Quand je suis arrivée à emmener Joana Vasconcelos au Château de Versailles ou bien l’artiste indienne Rina Banerjee au Musée Guimet, ce fut extraordinaire !

 

« Nous sommes un vecteur d’ouverture socio-culturelle essentiel »

Votre aventure est-elle encore possible ? Quels conseils donneriez-vous à ceux qui voudraient se lancer ?
Tout change tout le temps et tout reste toujours possible, la preuve. Certes, les frais fixes ne cessent d’augmenter, il faut donc vendre à tout prix, donc savoir le faire et/ou s’épauler de gens qui savent le faire. Je suis à présent encadrée d’une équipe très structurée, nous sommes une vraie entreprise : directeur financier, responsable communication, galeristes… ainsi je garde du temps pour voyager, rencontrer, m’informer. L’art, c’est comme le sport, il faut s’entraîner, s’entraîner et encore s’entraîner avant de se lancer. Le côté génial de l’affaire, c’est que les galeries sont… ouvertes et gratuites ! Travailler énormément donc et, à la fin, se fier à son goût. Et puis y croire à fond, car sinon, on l’a vu, personne ne vous croira. Or, cette confiance qu’on vous accorde est essentielle, vitale. Ne jamais oublier que pour le reste du monde, le créateur, « l’artiste », est un peu dieu, un être différent des autres ayant accès à la Création. Vous, vous êtes l’interface. En cela, le marchand d’art ne sera jamais un marchand comme les autres. Rien à voir avec l’industrie du luxe à laquelle certains nous assimilent ; nous demeurons des artisans. Un galeriste est avant tout un passeur. Ce pourquoi, je crois que le cœur de notre métier est et demeurera de tenir une galerie à taille humaine, faite pour la rencontre avec l’Autre. Mais pour que l’Autre vienne à vous, il faut déjà que vous ayez une forte personnalité.

 

Biographie de l’artisane à ce jour
1962 : Naissance à Toulouse Etudes au Lycée Clémenceau à Nantes
1988 : Diplômée de Sciences Po Paris
1988 : Directrice de la galerie Daniel Templon
1993 : ouverture de sa première galerie
2008 : ouverture de la galerie Nathalie Obadia à Bruxelles
2013 : Ouverture d’un second espace à Paris

 

Galerie Nathalie Obadia, 18, rue du Bourg-Tibourg 75004  Paris
01 53 01 99 76 – www.galerie-obadia.com

 

JB