La révolution du numérique a bousculé et bouscule encore nos modèles socio-économiques. On parle de quatrième révolution industrielle ; la consommation de l’information passe maintenant principalement par Internet et les réseaux sociaux, et le numérique est un vecteur incroyable de création d’activité et d’emploi… et si les enjeux fondamentaux étaient ailleurs ? Par Bart Lamiroy, Maître de Conférences HDR à Mines Nancy, Responsable du département Information et Systèmes de Mines Nancy

 

Affirmer que le numérique a profondément changé nos modes de fonctionnement, notre société et nos interactions relève de la banalité

Il est facile d’ériger en exemple la réussite financière insolente des GAFA, de mettre en exergue les mutations des relations entre consommateurs et producteurs par les désintermédiations, les moyens de communication et l’accès libre à l’information. En réalité, une transformation bien plus profonde et moins visible est induite par le champ des possibilités ouvert par la révolution numérique. Ne pas s’en préoccuper, notamment à travers une alphabétisation bien plus ambitieuse, serait une grave erreur.

L’une des promesses de la convergence des moyens de communication et du numérique est leur formidable capacité de démocratisation :  accès massif à l’information, désintermédiation et abaissement des seuils d’entrée pour créer de nouveaux services etc. portent en eux des promesses de remise à plat d’un ordre économique établi, de création de nouvelles opportunités et d’un ré-équilibrage des rapports socio-économiques. Il devient banal de les énumérer : Wikipedia, Uber, ebay, change.org, Kickstarter, Alibaba, Doodle, WikiLeaks, Tor, Bitcoin… tous bousculent des ordres établis et redessinent les hiérarchies d’interaction ou d’échange.

Le discours ambiant semble souvent se contenter de l’observation de cet état de fait et considère la révolution numérique comme une énième révolution technologique dans l’histoire avec ses opportunités, ses peurs parfois irrationnelles, et ses dégâts collatéraux inévitables avant d’ouvrir des champs d’investigation et de développement insoupçonnés. On peut alors répondre aux questionnements soulevés par ces ruptures technologiques par une confiance dans les adaptations sociétales d’une part et dans l’encouragement de la recherche scientifique correctrice ou régulatrice d’autre part (cf. la cyberguerre, l’intelligence artificielle ou la surveillance de masse, pour ne citer qu’eux).

Il est intéressant de se pencher sur la question de l’adaptation sociétale…

… car en réalité, la désintermédiation induite par l’évolution numérique n’en est pas réellement une. D’une part, l’accès à l’information et aux services passe par des fournisseurs d’accès, des hébergeurs, des constructeurs et les éditeurs de logiciels. D’autre part, la recherche d’information ou de services ne peut plus se faire sans intermédiation de moteur de recherche, de plateforme de réseaux sociaux ou de distribution d’applications. Ces intermédiaires sont, par ailleurs, des acteurs économiques (et cherchent donc à optimiser leurs bénéfices et leur productivité) et ils sont invisibles pour la plupart des consommateurs. De la même façon que la grande distribution a contribué à une uniformisation des modes de consommation des biens, peut-on se poser la même question sur la consommation de l’information … et par conséquent sur l’uniformisation des modes de pensée ? La question se pose jusqu’au Forum Economique Mondial[1], et une étude récente de Stanford va clairement dans ce sens[2]. En 2014, une expérience confidentielle de Facebook a démontré qu’il était facile d’influencer l’humeur des gens, en filtrant leurs fils d’information.

Il est donc important de renforcer l’alphabétisation numérique bien au-delà de l’apprentissage des techniques informatiques et de l’apport qu’elles peuvent avoir en termes de développement économique mais d’y intégrer de façon bien plus essentielle encore, l’éducation critique des interactions et influences que ces technologies ont sur nos modes de pensée, sur les notions de confiance et de validité de l’information et des enjeux des chaînes d’acheminement qui nous la font consommer ou les techniques qui permettent de les altérer. C’est tout simplement notre modèle de démocratie qui est en jeu.

[1]

https://www.weforum.org/agenda/2016/08/the-biggest-threat-to-democracy-your-social-media-feed

[2]

https://sheg.stanford.edu/upload/V3LessonPlans/Executive%20Summary%2011.21.16.pdf