Enseignant à Stanford University et à la Sorbonne, membre de l’Académie Française et épistémologue, le philosophe Michel Serres, mariant comme toujours sciences et culture, raconte comment notre société, vivant sa troisième révolution, est en pleine mutation et donne naissance à un nouvel être humain : « Petite Poucette ». Passionnant !

Qu’est-ce qui, dans la révolution actuelle engendrée par les nouvelles technologies, vous donne autant confiance ?
Je ne parlerais pas de confiance, mais de lucidité. Nous assistons à une troisième révolution, aussi capitale que les deux précédentes : le passage de l’oral à l’écrit puis de l’écrit à l’imprimé. Il se passe quelque chose de comparable à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance, une mutation proprement enthousiasmante qui, via les nouvelles technologies, donne naissance depuis les années 80 à un nouvel être humain. Celui-ci accède à tous ses semblables par le téléphone cellulaire, à tous les lieux par le GPS, à tous les savoirs par la « toile ». Nous assistons à l’avènement d’une civilisation de l’accès opérant de manière démocratique, non élitiste, à travers un nouveau langage universel, déjà « parlé » aujourd’hui par trois milliards et demi d’êtres humains, soit la moitié de l’humanité. Et ce n’est qu’un début.

 

A nouvel être humain, nouvelle manière d’apprendre et d’enseigner ?
Les jeunes n’ont plus le même corps, la même espérance de vie, n’ont plus la même tête que jadis, ne vivent plus dans le même espace et donc, connaissent autrement. Montaigne déjà, préférait une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Depuis peu, nous sommes tous devenus des Saint-Denis, qui portons notre tête entre nos mains, l’ordinateur, boîte cognitive objectivée à la mémoire mille fois plus puissante que la nôtre. Nous n’avons plus à travailler dur pour emmagasiner le savoir ; il est là : collecté, collectif, connecté, accessible à loisir et dix fois revus et contrôlé déjà. Du coup, les nouvelles technologies nous obligent à sortir du format spatial impliqué par le livre et la page, la pensée se distingue du savoir, s’en distancie, devient créatrice, invente. Nous voici contraints de devenir intelligents. L’enseignant s’il n’est qu’un porte-voix de ce qui se tient à la disposition de tous, sous la main, ne peut plus faire naître l’écoute mais seulement le bavardage, brouhaha qui s’est généralisé de façon incroyable, partout. Habitué à conduire leur vie, enfermés dans une salle de cours, les corps ne supportent plus d’occuper le siège du passager passif, mettez un ordinateur entre ses mains, et il retrouvera la gestuelle du corps pilote. Il n’y a plus que des conducteurs et la motricité, plus de passager. La diffusion du savoir ne peut plus avoir lieu dans des campus ordonnés, formatés page à page, rationnels à l’ancienne, imitant les camps de l’armée romaine. Les corps peuvent sortir de la Caverne où l’attention, le silence et la courbure des dos les ligotaient aux chaises comme par des chaines.

 

Comment va-t-on enseigner ?
Nous assistons à un renversement de la présomption d’incompétence. En son nom, les grandes machines publiques et privées imposaient et imposent toujours leur puissance en s’adressant à des imbéciles supposés, mais les Petites Poucettes, anonymes, annoncent que de nouvelles compétences émergent. Si elle a consulté un bon site sur la toile, Petite Poucette, nom de code pour l’étudiante mais aussi le patient, l’ouvrier, l’administré, le voyageur, le citoyen, tout le monde, peut en savoir autant ou plus qu’un maître, un directeur, un journaliste, un président même. Le partage symétrise l’enseignement, les soins, le travail. Le collectif laisse la place au connectif. Pour la première fois dans l’Histoire, le public peut détenir au moins autant de sagesse, d’information, de capacité de décision que les dinosaures en question. Cela renverse donc un certain nombre de « couples » : médecin-patient, enseignantétudiant, salarié-employeur, homme politique et citoyen… Et le dit renversement touche aussi bien les sexes puisque ces dernières décennies ont vu la victoire des femmes, plus travailleuses et sérieuses.

 

Ce serait la fin des experts. Via internet, chacun devient ou plutôt se déclare un expert ?
Tout en conservant un esprit critique, nous ne devons pas craindre les effets de cette révolution technologique. Les manifestations de cette crainte existaient déjà à l’époque de l’invention de la démocratie ou quand on a instauré le suffrage universel : « Comment ? ! On donne le même droit de vote au prix Nobel et à la concierge ? » La toile donne naissance à la multiplicité des expressions. Bouleversement qui touche toutes les concentrations, productives, industrielles, langagières, culturelles, pour favoriser les distributions larges, multiples.

 

Qui détiendra les clés de ce savoir partagé ?
L’histoire des sciences nous montre le décrochement qui s’ensuit de ce type de crise de croissance. Lorsque le modèle de Ptolémée s’est trouvé surchargé, débordé, dépassé, il a fallu changer de figure. Aujourd’hui, les lois se multiplient, enflent le Journal Officiel. La page est à bout de course. Il faut changer. La complexité va continuer de croître parce que chacun profite du confort et de la liberté qu’elle procure ; elle caractérise la démocratie. Des ingénieurs vont résoudre ce problème en passant au paradigme informatique. Et il faudra bien un jour placer sur un seul et unique support l’ensemble des données collectées. Pour le moment, il se disperse en diverses cartes dont l’individu partage la propriété avec plusieurs institutions publiques et privées. Petite Poucette : client, individu, citoyen, ne peut laisser indéfiniment l’Etat, les banques ou les grands magasins s’approprier ses données propres, d’autant qu’elles deviennent source de richesse. Voilà un problème politique, moral et juridique dont les solutions transforment notre horizon historique et culturel. Il peut en résulter un regroupement des partages politiques par l’avènement d’un cinquième pouvoir, celui des données, indépendant des quatre autres, législatif, exécutif, judiciaire et médiatique. Il le faudra.

 

Petite Poucette ou le nouvel humain… !
Le dernier des soixante et quelques livres de Michel Serres est l’un des plus jubilatoires. Et décillant. Le monde a tellement changé, explique en substance le philosophe, que les jeunes doivent tout réinventer. Nos sociétés occidentales ayant déjà vécu deux révolutions (l’écriture, puis l’imprimerie), la troisième, issue des nouvelles technologies, engendre des mutations qui donnent ellesmêmes naissance à un nouvel être humain : « Petite Poucette », clin d’oeil de l’auteur à la maestria avec laquelle la nouvelle génération fait jaillir l’échange d’information de ses pouces. Passation de pouvoir des élites à la multitude anonyme, des doctrines au savoir et de la société du spectacle au réseau librement connecté, Michel Serres propose une lecture du présent définitivement optimiste qui sonne juste et fait un bien fou. « Petite Poucette » aux éditions Le Pommier

 

JB