Chartiste de formation, fin connaisseur de l’Antiquité et du Moyen âge, spécialiste fameux de la symbolique des couleurs, des animaux, des emblèmes, et de l’héraldique, Michel Pastoureau depuis Bleu en 2000, décompose le spectre de la lumière en étudiant tour à tour chacune des grandes couleurs de base. C’est cette fois-ci le rouge, « couleur par excellence », dont il met à jour et explicite le puissant réseau symbolique. Ainsi l’auteur parvient autant à exhumer le passé de manière très circonstanciée – s’appuyant même parfois pour cela sur des données longtemps considérées comme triviales par l’historiographie, fidèle en cela aux parti-pris l’école des Annales, pour qui tout pouvait « faire document » -, qu’à rendre compte de l’éternelle actualité des symboles, de leur inaltérable faculté à dire l’âme des choses. – Propos recueillis par Hugues Simard

 

D’où vous vient chez vous, cher Michel Pastoureau, cette passion profonde pour la couleur ?

Je viens d’une famille qui comptait de nombreux peintres, trois de mes grands oncles étaient artistes. Mon père, très proche d’André Breton et des surréalistes, avait lui-même beaucoup d’amis peintres. Petit garçon j’ai ainsi fréquenté ces magnifiques terrains de jeu que sont les ateliers… Mon goût de la couleur vient sans doutes de là et il m’a accompagné jusqu’à aujourd’hui. Avant de devenir par la suite un de mes sujets d’études de prédilection, avec l’histoire des animaux (autre passion enfantine), il a également, déjà, orienté mes choix de travaux universitaires.

 

Animaux ou couleurs, il vous a fallu maîtriser une grande variété de domaines pour parvenir à réaliser cette histoire des couleurs à laquelle vous aspiriez…

Ce qui m’intéresse pour la couleur, ce sont les rapports que celle-ci entretient avec la société. En plus de la nécessité d’être historien de l’art, je suis donc également historien du social, ou encore historien du vocabulaire. Au-delà, j’ai dû en effet élargir mes compétences, notamment en physique et en chimie, et je peux témoigner que, lorsque l’on est autodidacte, s’il est possible de réaliser quelques progrès en chimie c’est tout à fait impossible en physique (rires). Un scientifique me rétorquera que je mets entre les deux disciplines une barrière qui n’existe pas, mais moi qui suis un littéraire, je vois bien que ce n’est pas du tout la même chose. C’est un problème de vocabulaire et de connaissance bien sûr, mais aussi de modes de pensée. Il y a quelque chose dans la physique qui échappe au non spécialiste, même de bonne volonté…

En quoi votre formation à l’Ecole des Chartes, vous a-t-elle été spécifiquement utile dans l’approche de la couleur ?

Cette école qui forme conservateurs des musées, bibliothécaires, archivistes et paléographes, est l’un des derniers endroits en France où l’on pratique couramment le latin. Travaillant pour ma part en grande partie sur le Moyen-âge et la Rome Antique, le latin m’a beaucoup aidé, m’apportant énormément d’informations dans le domaine chromatique. L’idée par exemple que, dans la gamme des rouges, le lexique latin est très développé, montre l’importance de cette couleur dont on sait dire les nuances, alors que pour ce qui est de la gamme des bleus et des verts, la pauvreté du vocabulaire ancien nous rappelle que ces deux couleurs étaient celles des barbares, pas du tout des romains…

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Après le bleu, le noir, le vert, voici donc que vous retracez l’histoire du rouge. L’ordre dans lequel vous abordez les couleurs est-il circonstanciel ou obéit-il à une forme de nécessité ?

Il n’y pas d’ordre concerté, en revanche il existe un réel problème d’accès aux sources. Si je limite mon travail à la sphère occidentale, je le fais dans la longue durée, de la préhistoire jusqu’à nos jours, et cela bien que ma spécialité soit avant tout le moyen âge. Une couleur ne prend du sens que pour autant qu’elle est associée ou opposée à une autre, elle ne peut être envisagée de manière isolée. J’ai commencé par le bleu parce que, pour l’historien, celuici présente le cas très intéressant d’une couleur fort discrète dans la vie quotidienne des sociétés anciennes, qui existe mais est l’objet d’un certain mépris de la part des grecs, des romains ou encore des peuples de la Bible. Alors qu’aujourd’hui, selon toutes les enquêtes d’opinion depuis la fin du 19è siècle, c’est la couleur préférée de la moitié de la population occidentale, loin devant le vert (18-20 %), le rouge, le noir, puis le blanc, et enfin le jaune en queue de classement. Le bleu présentait donc un cas particulier, une couleur mal aimée qui devient la couleur préférée, selon un renversement de valeurs ayant procédé lentement au fil des siècles. Le rouge, c’est exactement l’inverse, une couleur omniprésente depuis la préhistoire jusqu’au Moyen âge, notamment parce qu’il fut pendant très longtemps la couleur la plus facile à fabriquer, en teinture et en peinture. Il commencera à décliner à partir du 16è siècle et s’avère aujourd’hui une couleur plutôt discrète dans le spectacle de la rue ou la décoration de nos intérieurs. Toutefois le rouge a gardé sa force symbolique, il est resté la couleur par excellence, qui vient de très loin. Quand on demande à un enfant de nommer une couleur, il cite toujours le rouge, systématiquement. Il y a un bon rouge et un mauvais rouge, d’un côté celui de la joie, de la fête, de l’enfance, du plaisir, de l’amour, etc. puis à l’opposé, le rouge de la violence, de la colère, des crimes de sang, des interdictions – le code de la route use immodérément du rouge pour interdire, avertir.
Je m’intéresse à tous les problèmes de la couleur, mais surtout aux rapports entre couleur et société et j’essaie, tous domaines confondus, de mener une histoire des couleurs en Europe.

 

Comment expliquer l’inversion de courbe de popularité du bleu et du rouge ?

Est-elle liée au passage du monde antique au monde chrétien, à une évolution des mentalités ? A toute époque, chaque couleur a ses bons et ses mauvais aspects mais les uns peuvent l’emporter sur les autres. Ce qui a modifié la perception du rouge et du bleu en l’occurrence, ce ne fut pas le christianisme en tant que tel, mais la réforme protestante qui au 16è siècle moralisa fortement les couleurs. Le rouge devint alors une couleur immorale parce que trop voyante. S’habiller de rouge, c’était être immodeste. La Contre-réforme catholique ne s’est pas défaite de toutes les idées protestantes, conservant elle-même un certain rigorisme, et va ainsi perdurer l’idée que le vêtement, en lui-même déjà signe de malédiction adamique, est encore plus coupable lorsqu‘il se fait remarquer. Il valait mieux alors s’affranchir du rouge, non seulement si l’on voulait être un bon chrétien, mais même simplement un bon citoyen. Là-dessus vont se greffer toutes sortes d’autres paramètres, comme par exemple aux 19è et 20è siècles, la confiscation politique du rouge, d’abord par l’idéologie puis par les partis politiques, que l’on peut précisément dater des massacres du Champs de Mars en juillet 1791. Le drapeau rouge, habituellement sorti en cas de danger mais de manière pacifique lors d’un rassemblement, le fut bien ainsi par la foule parisienne venue demander l’abdication de Louis XVI, mais, sans que l’on sache trop pourquoi, la Garde a tiré et ce furent les premiers martyrs de la Révolution, et ce faisant, l’avènement du rouge politique. La vie politique du 19è siècle en a fait l’emblème du socialisme puis début 20è, celui du communisme. Il y a ainsi une histoire politique des couleurs que l’on peut faire, comme avec le vert aujourd’hui : on ne peut plus affirmer aimer cette couleur sans être immédiatement assimilé à l’écologie, alors que l’on peut aimer le vert pour toutes sortes de raisons. Ce type de confiscation idéologique d’une couleur n’existait pas dans les sociétés anciennes.

© A di Crollalanza

© A di Crollalanza

Votre démarche évoque celle des Lieux de mémoire de Pierre Nora, dans la lignée des méthodes initiées par la Nouvelle histoire…

J’ai en effet moi-même écrit dans les Lieux de mémoire l’article sur le coq gaulois. Le fait est que, lorsque j’étais étudiant, la façon de faire de l’Histoire était en train de se révolutionner, avec notamment cette idée nouvelle que tout pouvait faire document. Par exemple, de mon côté, j’ai longtemps milité, pour qu’il y ait, comme c’est désormais heureusement le cas, davantage de travaux portant sur l’Histoire du sport. C’est un fait de société dont il faut absolument parler. Auparavant, il y avait des sujets nobles et des sujets qui l’étaient moins. Quand j’ai commencé à travailler sur l’Histoire des couleurs, le sujet semblait indigne, aussi peu sérieux que l’Histoire des animaux. Or, relire sous un angle inédit des documents déjà connus depuis longtemps, permet de poser des questions nouvelles. Par ailleurs, les barrières sont tombées entre les sciences humaines – dans la recherche en tout cas -, l’Histoire s’est ouverte à la linguistique, à la sociologie, à l’ethnologie – et, pour ce qui me concerne directement, à l’Histoire naturelle d’un côté, à la physique-chimie de l’autre. Malheureusement le champ d’étude diminue, et la crise pousse étudiants et chercheurs à se spécialiser de manière trop étroite. Or, quelqu’un d’un peu touche-àtout comme moi, ne peut plus vraiment inspirer ses étudiants, car il leur est aujourd’hui demandé de déclarer une spécialisation. Ce phénomène touche toutes les disciplines et constitue une grave régression relativement aux conditions de recherches beaucoup plus ouvertes qui ont prévalu des années soixante jusqu’à la fin des années 90. Mes étudiants ne peuvent plus s’offrir le luxe dont j’ai bénéficié au cours de cette période si féconde, riche de collaborations, d’ouverture, de questionnements nouveaux.

 

Vous êtes un littéraire, dont le père était donc un proche d’André Breton. Les poètes ne sont-ils pas ceux qui nous ont peutêtre le plus dit des mécanismes de perception de la couleur, notamment par la pratique de la synesthésie ?

Les poètes ont dit beaucoup de choses sur la couleur en effet, notamment sur cette façon dont notre appréhension du monde par les sens provoque des interactions, la couleur n’étant pas seulement de la vue, mais aussi du toucher, du goût, de l’oreille, comme la fameuse note bleue de Chopin qui voulut retrouver en musique la fameuse « Heure bleue », que son ami Delacroix avait réussi à isoler en peinture, à savoir ce moment où le jour s’éteint et où la nuit n’est pas encore tout à fait là, et que le ciel se teinte d’un bleu très particulier. Ces problèmes de correspondance existent bel et bien, c’est pourquoi, dans mon travail, l’histoire littéraire me sert énormément, à la fois pour le vocabulaire qui est un document extraordinaire pour l’historien, et la symbolique, la poésie, la musique, et encore la mythologie que véhicule les mots ; ces outils ne sont pas du tout les opposés de ceux que fournissent la physique et de la chimie, mais des réalités parmi d’autres. L’idée essentielle de mon travail d’historien est que l’imaginaire n’est pas le contraire du réel. L’imaginaire existe, il ne peut être nié, il n’est en aucun cas l’irréel. Un ethnologue qui laisserait de côté les rêves, les superstitions, les croyances des peuplades lointaines qu’il étudie, mutilerait complètement ses enquêtes. Travaillant sur l’Europe occidentale, je procède de même, tenant compte des rêves, des superstitions, des proverbes, et des faits de langue. L’histoire de l’art, l’histoire littéraire, mais tout aussi bien les données économiques, chimiques, matérielles, scientifiques, morales, sociales, doivent être croisées. Evidemment ce n’est pas facile. Il y a des terrains sur lesquels je suis plus à l’aise que d’autres, sur lesquels les documents historiques sont plus ou moins diserts.

 

 

Parmi les très riches de lecture qu’offre l’oeuvre de l’auteur, une sélection de titres particulièrement marquants :

Traité d’héraldique, Picard (Grands manuels), 1979, réédité en 1993, 1997, 2003
Dictionnaire des couleurs de notre temps, Bonneton, 1992
Figures de l’héraldique, Gallimard (Découvertes), 1996
Les Emblèmes de la France, Bonneton, 1998
Les Animaux célèbres, Bonneton, 2001
Bleu. Histoire d’une couleur, Le Seuil, 2002
Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Le Seuil (La librairie du XXIe siècle), 2004
L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Le Seuil (La librairie du XXIe siècle), 2007. Prix national du livre médiéval 2010
Noir : Histoire d’une couleur, 2008.
Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Gallimard (Découvertes n° 544), 2009, 160 p.
Les Couleurs de nos souvenirs, Le Seuil, 2010, 257 p. Prix Médicis essai 2010
Bestiaires du Moyen Âge, Le Seuil, 2011, 235 p.
Les Secrets de la licorne, Réunion des musées nationaux, 2013, 144 p., 140 illustrations
Vert. Histoire d’une couleur, Le Seuil, 2013, 240 p. (ISBN 978-2-02-109325-4).
Le Cochon, préface de Jean-Pierre Coffe, Gallimard (Albums Beaux-Livres), 2013
Le Roi tué par un cochon, Le Seuil, 2015
Rouge, Le Seuil, 2016 © A di Crollalanza