Edith de la Héronnière est l’auteur d’une oeuvre riche et patiente, d’une diversité dont l’apparence quasi-labyrinthique interroge. Elle passe ainsi allègrement du grand poète Joë Bousquet au philosophe Teilhard de Chardin, du chemin de Compostelle à la Sicile, tous sujets qu’elle aborde à la fois avec érudition et sensibilité. Quels sont les fils d’Ariane que déroule cet esprit libre, philosophe de formation, et qui tissent une cohérence qui se laisse indéniablement pressentir au-delà de la variété ? Quel est votre parcours en quelques mots, universitaire notamment ?

J’ai fait des études de philosophie à la Sorbonne jusqu’au doctorat de troisième cycle, puis j’ai quitté l’université. J’ai eu la chance de travailler sous l’égide de Vladimir Jankélévitch dont c’étaient les dernières années d’enseignement. J’ai fait ma thèse avec lui sur « Le difficile et l’impossible dans la vie morale ». Ensuite, j’ai quitté Paris pour aller m’installer à Vézelay où j’ai été la secrétaire de Maurice Clavel pendant quatre ans. Ce fut absolument passionnant. Je travaillais en même temps pour les éditions du Seuil en tant que lectrice, correctrice et rewriter. J’ai aussi été secrétaire médicale, libraire, correspondante de presse, etc. Vézelay est un lieu magnifique qui me passionne. Puis je suis partie à pied à Compostelle. Après ce voyage très beau et très dur ma vie a changé, j’ai vraiment décidé de ne plus perdre de temps, d’écrire tout en continuant mes travaux éditoriaux. J’ai avancé ainsi, cahin-caha. J’ai aussi beaucoup voyagé en Italie, passé beaucoup de temps à Rome. Toute ma vie, j’ai eu la chance de rencontrer des êtres merveilleux grâce auxquels j’ai grandi. Clavel m’a beaucoup apporté pour l’écriture, notamment dans sa manière de travailler : il retravaillait énormément. J’ai beaucoup appris en le regardant faire.

Aujourd’hui, vous ne vivez que de votre écriture ?
Cela a été très difficile, mais il faut trouver un moyen de vivre. J’ai fait beaucoup de travaux divers, mais toujours dans l’écriture. Pendant vingt ans, j’ai collaboré à une revue agricole qui m’a fait vivre, donné un travail régulier. J’ai beaucoup travaillé sur les arts et les traditions populaires, sur le patrimoine rural, cela me passionnait, j’écrivais de grands papiers aussi bien sur des musées de province, des noms de lieux, les nuages, les ponts, l’art roman, l’archéologie… tout ce qui pouvait intéresser le monde rural, j’étais absolument libre, j’allais me promener en France. C’était comme faire ses gammes en écriture. En 1983, j’ai commencé à être publiée dans la NRF, grâce d’abord à Dominique Aury et Georges Lambrichs, puis grâce à Jacques Réda. De fil en aiguille, ma seule activité a été d’écrire. Le matin j’écrivais pour moi, et l’aprèsmidi pour gagner ma vie. J’aime beaucoup écrire le matin, commencer la journée par l’essentiel, en écrivant.

 

Quand on considère l’ensemble de votre production, on constate une richesse de sujets, l’un des fils secrets qui relient l’ensemble n’est-il pas le thème du corps, son rapport à la vie intérieure, à travers par exemple le corps en mouvement, cheminant à Compostelle, par exemple, ou à l’inverse celui, invalide, du poète Joë Bousquet, dont l’immobilité lui permet d’atteindre une intensité d’être exceptionnelle ?
Oui c’est juste. Il y a quelque chose qui est peutêtre un thème permanent dans mon travail, c’est l’idée de métamorphose qui m’a toujours guidée et dont Bousquet est un exemple extraordinaire. Immobilisé à l’âge de vingt ans par une balle dans la colonne vertébrale pendant la guerre de 1914. Qu’a-t-il fait de ce destin? Il a totalement métamorphosé sa situation, qui était terrible, si l’on y songe : un garçon de vingt ans couché pour la vie. Il a transformé ce destin en une oeuvre littéraire extraordinaire. Il a pris la pâte de son corps brisé et en a fait la matière d’écrits poétiques d’une beauté stupéfiante et d’une grande vérité. Il ne s’est jamais rien masqué, est toujours resté au plus près de sa condition, mais il en a fait par la poésie une oeuvre magnifique. Chacune de ses phrases me touche. Son oeuvre est une vraie recherche de compréhension, une tentative pour aller le plus loin possible. C’est très beau. J’aime la vie et ce que je trouve absolument passionnant, c’est de voir comment chacun d’entre nous part d’un point et, par une lente métamorphose, arrive à aller au plus loin de ce qu’il peut donner. Pourquoi le thème de l’impossible me paraît-il tellement important ? Je pense que c’est parce qu’il y a de l’impossible pour chacun d’entre nous et que nous sommes amenés à le confronter qu’on le veuille ou non. L’impossible est le ferment du possible. C’est un peu le filigrane de tout ce que j’ai pu écrire. Je trouve que le corps est aussi très important : nous sommes une unité. A cet égard, la notion de pèlerinage m’intéresse beaucoup, en particulier d’un point de vue philosophique. Il faut tout quitter, famille, amis, attaches… partir d’un point, tout lâcher et avancer, jour après jour. Enormément de choses se passent alors, physiquement, psychologiquement et spirituellement. Là aussi, il y a métamorphose, mais cela suppose de prendre le temps, de se rendre disponible dans la durée. C’est extraordinaire de voir alors comment nous nous posons des limites qu’il est possible de briser pour aller plus loin. Le corps est, dans ce cas, très important, tout passe par lui, en fait. L’écriture, elle aussi, est une activité très physique.

Ce thème de l’impossible, du dépassement, que, jeune universitaire déjà, aviez étudié sous la direction de Vladimir Jankélévitch, est également le point commun entre tous les personnages littéraires évoqués dans « Mais la mer dit non », Cyrano, Oblomov ou encore, entre autres, Bartleby…
C’est en effet curieux comme les fils finissent par se dénouer tout seuls dans la vie… On reprend et développe des choses qui étaient déjà là dès la jeunesse, et elles arrivent à maturité quand le moment est venu. Dans mon dernier livre, tous ces personnages inventés ont en effet en commun d’être confrontés à la force, politique, sociale ou psychologique. Ils sont tous en butte à l’oppression, extérieure ou intérieure. Comment réagissent-ils au destin qui les attend? Ils se transforment, développent une résistance qui est magnifique. Je les ai découverts au fil de mes lectures, et ils ont commencé à vivre avec moi. Quand on aime un personnage, il vous accompagne, il devient vivant. Ils se sont rassemblés tous seuls. Je me suis aperçue qu’ils avaient tous en commun d’avoir dit « non », mais un « non » fécond, qui est en réalité un « oui » à autre chose. Ils sont en quête d’accomplissement, poursuivent une liberté ontologique. Tout homme a en lui une capacité de liberté extraordinaire, mais pour cela il doit se dégager de la glu. C’est un travail…

 

Comme votre ami écrivain polonais Gustaw Herling, dont avez augmenté le recueil de nouvelles intitulé Variations sur les ténèbres d’un entretien, le mystère du mal vous questionne profondément, ainsi que l’on peut s’en rendre compte à la lecture de votre ouvrage sur les labyrinthes de jardin paru l’année dernière…
J’étais en effet très surprise et intriguée par la démarche qui consiste à construire des lieux d’égarement tels que les dédales au coeur de ces lieux paradisiaques que sont traditionnellement les jardins. En Italie, je me suis promenée dans des lieux merveilleux où l’on trouve tout à coup des zones extrêmement inquiétantes, où les haies dépassent la hauteur d’homme. C’est très angoissant, on ne sait pas du tout où l’on va. J’ai donc mené une enquête à travers les siècles pour comprendre. La part obscure est ici organisée, probablement, parce que pour se métamorphoser l’homme doit passer par l’angoisse, le mal, l’inquiétude, la peur. L’objectif est la liberté ou la délivrance, là encore. Je considère aussi la notion de perte comme très importante, il faut accepter l’abandon, le renoncement, comme lorsque l’on part en pèlerinage, il y a un écho entre le livre sur les labyrinthes et celui sur Compostelle.

 

Par la forme et parfois le sujet, vos essais sont toujours très littéraire, de même, un ouvrage plus directement poétique comme Guerres garde toujours une portée philosophique. Votre travail en cours prend-il une nouvelle direction ?
J’ai essuyé beaucoup de refus d’éditeurs au début de mon parcours, en raison de l’aspect difficilement classable de mes livres. Du volcan au chaos, journal sicilien, livre très important pour moi, est particulièrement caractéristique de cette dimension double que vous évoquez. C’est une oeuvre assez douloureuse, qui raconte un voyage, une errance en Sicile, pays qui me fascine parce que c’est une synthèse de toutes les cultures méditerranéennes, arabe, byzantine, latine, auxquelles s’ajoute la présence normande. C’est un voyage culturel mais aussi intérieur. J’ai en ce moment trois livres en cours qui sont des sortes de romans, mais comme je n’en ai encore jamais écrit, je ne sais pas s’ils sont vraiment des romans. Mais je n’aime pas parler du sujet d’un livre en cours, avant publication. L’écriture est pour moi une démarche un peu secrète, très intérieure. C’est en fait quasiment impossible, car c’est en écrivant que les chosent se passent. La parole, c’est encore une autre voix que l’écriture. Tout ce que je viens de vous dire n’est pas de l’écriture. Même si je travaille beaucoup bien sûr, je laisse venir la forme dont je suis parfois moi-même surprise. Les thèmes viennent plus à moi que l’inverse. J’aimerais être moins tenu par un thème, qui en peut être une protection aussi, une béquille. Mais c’est peut-être vers quoi les choses vont aller…

 

Bibliographie non-exhaustive
Mais la mer dit non, éditions Isolato, 2011
Le labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement, éditions Klincksieck, 2009
Joë Bousquet, une vie à corps perdu, éditions Albin Michel, 2006
Guerres, Arfuyen, 2003
Variations sur les ténèbres, de Gustaw Herling, suivi d’un entretien sur le mal avec Edith de la Héronnière, éditions du Seuil, 1999
La ballade des pèlerins, Mercure de France, 1993

 

Propos recueillis par Hugues Simard