Fondateur du LABONT (LABORATOIRE d’Ontologie), matrice de nombreux programmes de recherche née de la volonté de lutter contre le populisme des années « Cavalières » tout en tentant de défendre des Humanités assaillies par le mauvais génie simplificateur de la sphère communicationnelle, le philosophe Maurizio Ferraris entretient un lien privilégié avec la France, tant intellectuel qu’affectif. Ainsi, après avoir été directeur du programme du Collège International de Philosophie, ce sont aujourd’hui ses fonctions actuelles de l’initiative de recherche “DOCUMEDIALITA » au Collège d’Etudes Mondiales qui le ramènent au 54 boulevard Raspail, siège de l’EHESS, là où précisément, encore jeune homme, ce turinois venait converser avec celui qui, au même titre qu’Umberto Eco, exerça une influence décisive sur la formation de sa pensée, Jacques Derrida. Derrière la complexité apparente des vocables, l’enjeu des travaux de Maurizio Ferraris, jamais pris en défaut de manque d’humour, ne touche à rien moins que notre capacité à comprendre et à exister dans une société saturée par la production intensive d’informations, désormais devenue le fait de tous, somme de toutes les « monades », toutes les consciences-hologrammes individuelles closes sur elles-mêmes que relient artificiellement les réseaux informationnels.

 

Dans votre parcours deux figures se détachent, Jacques Derrida et Umberto Eco ; quelle fut leur influence sur votre évolution intellectuelle?

La figure la plus importante a été sans aucun doute Jacques Derrida, car c’est de lui que me vient cette idée que la technologie, notamment celle de l’écriture, n’est pas quelque chose d’extérieur à la pensée. La grammatologie a été de ce point de vue un livre décisif pour tout ce que j’ai entrepris par la suite, bien qu’avec des nuances. Derrida pensait qu’il n’existait rien qui soit hors-texte, alors qu’il est difficile d’affirmer que les éléments naturels, les montagnes ou encore les êtres humains, en tant que présences physiques, ne soient pas autre chose que du texte – ou bien alors à un niveau seulement métaphorique, par exemple notre ADN est bien un code, susceptible de lecture. Mais, en effet, rien de social n’existe en dehors du texte, tous les objets sociaux – un entretien comme celui-ci, les vacances ou encore l’argent, …- en tant que textes, peuvent à ce titre être matière à enregistrement. C’est d’ailleurs pourquoi le téléphone portable, de machine à parler s’est transformé en machine à écrire puis à archiver. Cet avènement du mobile m’a paru confirmer l’intuition de Derrida qui pensait que, contrairement à ce qui était alors prophétisé, la voix ne s’emparerait pas de tout, mais que l’écrit perdurerait, en particulier pour cette raison que l’homme a besoin de produire des objets sociaux.

Pour ce qui est de Umberto Eco, je n’ai pas été directement son élève mais je crois avoir hérité de lui l’idée qu’il n’y a pas de haut ni de bas dans l’exercice de la pensée, aucun objet n’est si vil qu’il ne puisse présenter un intérêt philosophique, et aucune idée n’est non plus si élevée qu’elle ne puisse être objet de dérision. Cette attitude était au centre de sa pensée et au fond j’essaie de la poursuivre.

Je veux aussi mentionner les travaux de mon professeur Gianni Vattimo, spécialiste d’Herméneutique, qui ont été très importants pour moi. Cette discipline fondée sur l’axiome que, selon la célèbre phrase de Nietzsche, il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations, peut présenter le risque d’une dérive nihiliste. Ce type d’assertion était alors considéré comme une possibilité d’émancipation : une réalité lourde et autoritaire allait pouvoir être transformée par l’interprétation. Mais d’une certaine manière, c’est le contraire qui s’est passé, sous l’action du populisme. J’ai beaucoup appris de Berlusconi, qui m’a réveillé de mon sommeil dogmatique. Dans sa vie, celui-ci mettait en pratique l’idée qu’il n’y avait pas de faits mais des interprétations ; or en réalité il n’y avait au mieux émancipation que pour lui seul… J’ai écrit en 1988 une Histoire de l’Herméneutique et j’avais commencé à en comprendre les risques ; le populisme les a illustrés, et aujourd’hui la « post-vérité » a pris le relais. Bien sûr ni Trump ni Berlusconi n’ont lu les philosophes post-modernes mais, alors que ces derniers ont cru dans les vertus positives de la déconstruction, les populistes l’ont réalisée, en la dévoyant.

Partant de l’Herméneutique, vos différents travaux dessinent une sorte de triptyque en s’intéressant notamment à l’Esthétique puis à l’Ontologie. Quel lien avez-vous tissé entre ces trois disciplines?

La question herméneutique centrale, qui consiste donc à se demander s’il n’y a réellement que des interprétations et jamais de faits en soi, m’a amené à me poser celle de l' »ininterprétable« . Existe-t’il des faits qui ne donnent pas prise à l’interprétation, qui y résistent ? Parallèlement, en 1997, dans L’Esthétique rationnelle, j’analysai cette discipline, non plus conçue comme philosophie de l’Art, mais comme théorie de la perception. Or la perception, c’est évident, n’est justement pas la vérité. La sensation ne peut être directement affectée par la pensée, l’objet que je sens en le touchant existe indépendamment de celle-ci. Cela m’a ainsi permis de falsifier Kant, qui veut que les intuitions sans principe soient aveugles. Or, je peux avoir des intuitions sans concept, et aussi bien, à l’inverse, les concepts ne commandent pas non-plus les intuitions. La sensibilité n’est pas l’esclave de la pensée, comme le suggère Kant par une métaphore militaire où la Sensation est un Soldat, l’Intelligence le Colonel et la Raison, le Général. Quelle est cette armée dont les officiers n’arrivent pas à se faire obéir des soldats ? Ensuite, et ce fut le lien avec l’Ontologie, j’ai voulu reconstruire une ontologie rationnelle qui s’appuie sur l’écriture et le document. L’écrit, en tant que technique, est nécessaire à l’apprentissage, à l’exercice de la pensée humaine, en tant qu’elle assure son rapport au monde.

Le simple fait d’avoir écrit beaucoup de livres, et de s’intéresser à la bêtise, seraient en eux-mêmes des signes d’imbécilité, dîtes-vous dans L’imbécilité est une chose sérieuse, votre dernière publication…

Il y a toujours un risque en écrivant un tel livre d’être accusé d’occuper une position de surplomb par rapport à son objet. Or non, en l’occurrence c’est bien en partant de l’expertise de moi-même que j’ai pu écrire celui-ci… Evidemment, on est toujours un imbécile par rapport à un surmoi. Comme l’indique l’étymologie, la stupidité est cet état de faiblesse, où nous sommes désarmés, sans défense. Il y a alors un double mécanisme, qui consiste d’un côté à tenter de suppléer à ce qui manque, et de l’autre, à constater quelque chose qui nous révèle mieux tels que nous sommes, c’est-à-dire précisément des imbéciles. On dirait notamment que la langue de la Culture n’est autre chose que la longue fuite de l’imbécilité ; on va à l’Université pour éviter d’être un imbécile, on lit et écrit des livres pour prouver que nous n’en sommes pas un, mais il se trouve qu’un livre peut justement démontrer tout l’inverse… beaucoup plus que le silence d’ailleurs, qui est le seul à ne pas donner d’espace à l’imbécilité – sauf bien sûr en cas de catatonie, de bêtise absolue, sans parole. Il serait intéressant de savoir quelle est la pire des deux, l’imbécilité loquace ou la stupidité muette…

Quelle méthode avez-vous adoptée pour collecter la matière de ce qui s’apparente à une histoire philosophique de l’imbécilité ? Ce thème est-il présent en tant qu’objet d’étude apparent, ou bien avez-vous voulu le débusquer là où il prétendait ne pas être, où il se déployait comme malgré lui, y compris chez vos pairs, ce que vous appelez la «bêtise d’élite »…?

Je donne en effet à voir toute une galerie de philosophes imbéciles. On pourrait conclure qu’il se trouve plus d’imbéciles dans cette catégorie mais en réalité c’est que, pour des raisons professionnelles je connais surtout des philosophes et qu’il m’est plus facile de détecter chez eux l’imbécilité. Si j’étais un pédiatre, j’aurais peut-être mis en scène une série de pédiatres imbéciles, comme Proust par exemple l’a fait avec les médecins, à travers le personnage de Cottard, type du docteur imbécile. On s’imagine que le philosophe est celui chez qui on va rencontrer le moins d’imbécilité, mais ce « minimum syndical » n’est pas toujours assuré… Toutefois de la même manière qu’un homme normal peut avoir des coups de génie, un génie peut éprouver de subits « coups d’imbécilité« . Chez les hommes d’état, pour citer une autre catégorie, un génie militaire comme Napoléon a eu au moins un tel accès de stupidité en faisant campagne en Egypte sans aucune raison vraiment valable. Tolstoï le décrit ainsi comme un imbécile, le décrivant comme un « maniaque imbécile« . On suppose que l’intellectuel est plus intelligent que les autres alors que ce n’est pas nécessairement le cas, et son imbécilité est même parfois aujourd’hui très documentée ; voyez par exemple celui que j’appelle, à la suite de Thomas Bernhard, l' »imbécile des Pré-Alpes« , Martin Heidegger, on dispose de cent-cinquante de ses fameux cahiers noirs, obscurs par leurs couvertures tant que, souvent, par leur contenu. Il s’y exalte, profère des bêtises sur les juifs. Il y a par exemple ce passage sinistre où il prétend que ceux-ci se sont en réalité autodétruits…

L’une des autres entrées que vous choisissez est celle de « l’imbécilité de masse ». Que nous dit celle-ci sur notre époque individualiste et technicienne ?

Le fait que l’on parle aujourd’hui de « post-vérité » ne doit pas donner l’illusion que nous vivions auparavant dans un état de vérité. Il y avait toutefois de grandes classes sociales, des blocs idéologiques, des unités humaines qui partageaient les mêmes idées. Ce n’est plus le cas et de nos jours ce sont les « monades » qui règnent, à savoir chaque individu, véritable univers en réduction, «sans porte ni fenêtre » comme le définissait Leibniz, convaincu de détenir la vérité. Et il se réalise à un niveau global ce que Joseph de Maistre, catholique contre-révolutionnaire, énonçait pour blâmer les protestants : « Ces hérétiques sont animés par l’absurde prétention d’avoir raison, sentiment incompréhensible pour un catholique« . La post-vérité ressemble beaucoup à cela, au fait contemporain que chacun semble identiquement animé par cette « absurde prétention« . Il ne s’agit plus de chercher à dissiper le mensonge mais d’affirmer une vérité purement « monadique« , individuelle. Au nom de l’individu, les plus grandes absurdités sont légitimées, par le simple pouvoir de l’énonciation. Tout ce qui était auparavant sujet à caution devient évident et prévaut désormais l' »idiotisme » au sens étymologique du terme. Comment juger cela? Je crois qu’il faut y voir malgré tout un symptôme du progrès de l’être humain ; c’est en effet la réalisation de la première règle de l’illuminisme de kantien : apprendre à penser avec sa propre tête. Pour ce qui est du deuxième article de la profession de foi des Lumières, « apprendre à penser en se mettant dans la tête des autres« , cela risque de prendre un nombre de siècles indéterminé…

Qu’est-ce qui permet d’échapper à l’imbécilité ? La Culture peut elle-même devenir un instrument d’aliénation, comme vous le rappelez…

La Culture est en effet un Pharmakon, à la fois le poison et son propre remède. C’est un contresens de dire qu’un animal est un imbécile car il devient vite autonome en contrôlant son milieu ambiant. Il n’est pas tourmenté par les ambitions qui caractérisent l’homme, on ne connait pas de singe qui ait voulu devenir général ou écrire un livre… L’homme au contraire acquiert l’autonomie tardivement, il n’a pas assez de ressources naturelles en lui, aussi s’impose dès le début la nécessité stricte du recours à la technique. Cela a créé les conditions de sa sauvegarde, mais l’a aussi révélé comme imbécile, la réaction n’ayant pas été optimale. La modernité emphatise cette attitude puisqu’il y a cette compulsion à être original, l’injonction au « Sois toi-même« . C’est un peu comme dans l’habillement, les gens en costumes traditionnels ne peuvent jamais être réellement Kitsch, puisqu’ils sont tous conformes, égaux. C’est avec l’individualisation, la recherche de l’originalité, que vient la possibilité du Kitsch comme forme esthétique de l’imbécilité.

Vous distinguez le crétin du fou, à rebours de Michel Foucault, qui voyait dans le fou une version anoblie de l’imbécile…

Si Foucault avait voulu être cohérent avec l’histoire de l’exclusion, de la déraison, il aurait dû étudier plutôt l’imbécile que le fou puisque justement le fou qu’il nimbe en effet d’une sorte de noblesse romantique. Or il est assez rare que l’on dise à un fou « je pourrais être comme vous« , tandis qu’à l’imbécile, c’est presque une certitude…

En quoi, comme vous le pensez, l’idée de la nécessité de l’écrit est-elle déterminée par l’essence même de la technologie ?

L’essence profonde de la technologie repose sur l’idée de l’enregistrement réglé, sur la répétition. L’action libre, non-technique, ne peut être répétée, et là où il peut y avoir répétition, la technique advient nécessairement. Par exemple, la langue est un code, il est répétable, cette fixité reproductible permet de nous comprendre, tout changement en altèrerait la bonne compréhension. La manière de faire le café est également un geste technique, l’écriture aussi, les arts martiaux, la bicyclette… Or cette capacité de répétition va souvent de pair avec la possibilité de simplifier. Walter Benjamin avait raison de dire que la reproduction modifie son objet. Mais la technique doit absolument être développée par l’homme, qui ne dispose pas de ce don mystérieux, quasi mystique, qu’est l’instinct animal, que nous appelons en tout cas ainsi, sans savoir vraiment de quoi il s’agit.

Le fait que vous appeliez à « nouveau réalisme », par opposition à l’idéalisme comme on l’a vu, signifie-t-il que vous ne croyez pas en l’Être?

Pas tout à fait. Je crois au contraire qu’il y a un monde d’objets indépendants de nous, que nous transformons en objets de savoir, par la technique. Ma perspective est de dire qu’au-delà des deux catégories principales des philosophes, l’Ontologie (ce qu’il y a), et l’épistémologie (ce que nous savons ou croyons savoir à propos de ce qu’il y a), il faudrait en ajouter une troisième, la pensée de la technologie. Ce que nous faisons, il s’agit de savoir en quoi cela consiste, ce que c’est précisément. Or notre fonctionnement technologique est si courant et quotidien que nous ne produisons que peu de pensée à son sujet. Pourquoi est-ce si important à mon sens ? La technique nous permet d’affirmer l’autonomie ontologique du monde, qui ne peut être changé par une interprétation, il s’agit donc d’une autonomie par rapport à notre pensée. Et c’est justement la technologie qui permet d’assurer le rapport entre ces deux mondes séparés, la pensée et le monde qui l’entoure. La technologie ce sont donc toutes ces formes intermédiaires, qui peuvent aussi par moment être des actions. L’homme a été actif avant de produire une pensée sur ses actes. Toutefois, si l’action est naturelle chez les animaux, elle peut vite, là encore, tourner à l’imbécilité chez l’homme.

 

Œuvres traduites en français

Le goût du secret, dialogue avec Jacques Derrida, Hermann, 2017

L’imbécilité est une chose sérieuse, PUF, 2017

T’es où ? : Ontologie du téléphone mobile, Albin Michel, 2006

Good bye Kant ! : Ce qu’il reste aujourd’hui de La Critique de la raison pure, Éditions de l’Éclat, 2009

Âme et iPad, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Parcours numériques », 2014,

Manifeste du nouveau réalisme, Hermann, 2014

Mobilisation totale, PUF, 2016