Derrière le modèle souvent vanté de la formation d’ingénieurs à la française se cache en réalité une importante variété de cursus, avec leurs singularités. Pour autant, il est vrai que l’enseignement secondaire scientifique et le système des classes préparatoires françaises conduisent à une formation très spécifique qui met, en comparaison avec l’étranger, davantage l’accent sur l’enseignement des mathématiques mais aussi des humanités. Cette particularité est présente dans de nombreuses écoles d’ingénieurs françaises qui dispensent à leurs élèves une solide formation en mathématiques et/ou à fort contenu mathématique mais également une ouverture importante aux sciences humaines et sociales, procurant ainsi aux futurs ingénieurs des savoirs et des connaissances indispensables à la pratique de leur métier. Si l’on peut retrouver cette ouverture vers les sciences humaines et sociales dans d’autres formations d’ingénieurs à l’étranger, celle-ci est rarement associée à une formation poussée en mathématiques et c’est la conjonction de ces deux facettes de l’enseignement qui fait la spécificité et la force de la formation des ingénieurs français.

Frank Pacard, Directeur de l’enseignement et de la recherche de l’École polytechnique © Jérémy Barande / École polytechnique.

Frank Pacard, Directeur de l’enseignement et de la recherche de l’École polytechnique © Jérémy Barande / École polytechnique.

Les Mathématiques : un langage universel pour décrypter le monde
En France, l’enseignement des mathématiques est un marqueur fort de l’ensemble des formations scientifiques et notamment des formations d’ingénieurs. Les mathématiques sont omniprésentes dans le monde où la technologie tient une place capitale dans le quotidien des populations. Outre le fait qu’elles constituent un langage universel permettant d’aborder l’ensemble des disciplines scientifiques et techniques, elles donnent à nos ingénieurs une rigueur, une capacité de raisonnement abstrait et d’aptitude à la modélisation de phénomènes complexes qui sont autant d’atouts dans un monde en perpétuel mouvement, où l’ingénieur est confronté à des problématiques de plus en plus complexes. Curieusement, ce sont des idées semblables qui ont amené à donner un rôle central aux mathématiques lors de la fondation de l’École polytechnique : la formation initiales aux mathématiques devait permettre d’accéder à une sorte de compréhension plus « haute » et qui, bien que non directement applicable, devait permettre d’accéder à toutes les formes de sciences appliquées.

 

« Développer des facultés critiques »
Certaines écoles d’ingénieurs, dont l’École polytechnique, accordent une véritable place à l’enseignement des sciences humaines et sociales tout au long du cursus en offrant aux élèves ingénieurs des cours et séminaires dans des disciplines très variées : philosophie, histoire, littérature, épistémologie, droit, sciences politiques, musicologie, anthropologie, sociologie, architecture, neurosciences cognitives,… auxquels on peut ajouter des enseignements en économie. Aux côtés des sciences et techniques, les humanités offrent des outils conceptuels dans l’investigation des défis sociétaux. Elles ont aussi une dimension éthique inappréciable dans l’éveil et la formation des futurs ingénieurs aux valeurs de responsabilité, d’autonomie et de citoyenneté. Les formations proposées aux élèves ingénieurs en sciences humaines et sociales peuvent à première vue paraître difficilement applicables mais elles apportent des grilles d’analyse et une culture nécessaires à la compréhension du monde, à la connaissance des hommes et des cultures, voire à leur maniement. Elles permettent aux ingénieurs de développer les facultés critiques, d’aborder la gestion du risque et d’enseigner des faits inconfortables et d’appréhender les dimensions sociales à différentes échelles.
La formation en mathématiques et l’ouverture sur les sciences humaines et sociales sont certainement des spécificités de la formation des ingénieurs français qui sont un atout de taille pour leur permettre d’affronter les défis du monde moderne et qu’il convient de préserver.

 

Par Frank Pacard, Directeur de l’enseignement
et de la recherche de l’École polytechnique