Avec Brésil, l’héritage africain*, le musée Dapper interrogeait les productions afro-brésiliennes liées au domaine religieux. Aujourd’hui, l’événement 2011, Année des Outre-mer nous offre une opportunité exceptionnelle qui nous conduit à réunir pour la première fois arts d’Afrique et créations des Caraïbes.

 

 

BAMILEKE CAMEROUN Masque kungan

BAMILEKE CAMEROUN Masque kungan

Quels sont les liens entre les masques de l’Afrique subsaharienne et les productions carnavalesques des sociétés caribéennes ? Ces dernières ont hérité, entre autres, de croyances et de pratiques propres aux esclaves venus principalement du Bénin (ex- Dahomey), du Nigeria et de l’ancien royaume de Kongo. Mais les influences africaines directes demeurent sous-jacentes, tant le patrimoine culturel des communautés métisses est aujourd’hui complexe et riche de sa diversité. Cependant, on peut déceler de subtiles résonances : au-delà de leurs spécificités, les mascarades de même que les carnavals mettent en place des manières assez proches d’appréhender le réel, de le subvertir et d’agir sur les comportements des individus. Les sorties de masques** dans les sociétés africaines, comme les vidé et les déboulé – les marches en rythme des carnavaliers aux Antilles et en Guyane – toujours accompagnés de musique, constituent des moments forts de la vie des populations.

 

En Afrique, des masques en action

 

Transmettre des connaissances
Conçus le plus souvent dans un enclos sacré par des membres d’une confrérie qui sont les seuls à pouvoir « danser » les masques, ces derniers ont comme fonction essentielle d’assurer la transmission des connaissances auprès des initiés. Dans certaines cultures, l’accès à un statut social élevé s’obtient en franchissant les grades des sociétés initiatiques. Ainsi, chez les Ejagham et les Boki (Nigeria / Cameroun), l’acquisition d’un savoir occulte qui confère le pouvoir d’agir sur les êtres et sur les choses passe par une formation coûteuse au sein de loges puissantes. Cette maîtrise permet de neutraliser les actions néfastes des sorciers et de soigner leurs victimes. Les interventions se font souvent avec l’aide des masques dont quelques spécimens sont recouverts de peau.

 

Présences animales
De tous les appendices qui ornent les masques anthropozoomorphes de l’Afrique subsaharienne, les cornes sont les plus fréquemment représentées. Elles peuvent évoquer de façon évidente ou allusive l’antilope, gibier abondant et très prisé dans maintes régions. De même, le buffle figuré avec des cornes volumineuses constitue une image récurrente dans le répertoire des masques et symbolise la force brutale. Cet animal ne sort qu’à la nuit tombée ou à l’aurore, et, durant la journée, se cache dans les fourrés. D’un tempérament tantôt paisible tantôt violent, il vit en troupeaux. Selon les Tabwa (République démocratique du Congo), le buffle possède la capacité de se rendre invisible, aptitude que l’on prête aux sorciers, ces derniers opérant leurs maléfices dans l’anonymat. Mais en général, l’identification des cornes à telle ou telle espèce n’est pas évidente, car le sculpteur ne cherche pas à représenter un animal précis, mais s’attache bien plus à suggérer des associations entre l’être humain et des entités surnaturelles. Chasseurs, rois, chefs, officiants des cultes ainsi que membres de clans ayant les mêmes obligations totémiques sont liés à un animal particulier. Les hommes se plaisent à emprunter aux espèces peuplant leur environnement des traits de caractère considérés comme exemplaires : la ruse, la force ou la combativité, par exemple. Poils, plumes, griffes et dents font partie d’amulettes souvent portées à même la peau ou venant s’intégrer aux costumes. Si le visage du masque présente fréquemment une combinaison de traits – parfois la représentation anthropomorphe est évidente –, en revanche, la conception générale du costume se caractérise par l’accumulation de matériaux. Leur poids et leur volume participent à la forte impression que doit produire le masque lorsqu’il est en mouvement. Ainsi, le ndunga des groupes kongo (République démocratique du Congo, Angola), dont l’une des principales fonctions est de maintenir l’ordre en punissant voleurs, assassins et autres fauteurs de troubles, se distingue par un habit de plumes surmonté d’un masque Janus polychrome auréolé d’une sorte de couronne également de plumes.

 

Des réceptacles d’énergie

KONGO / VILI ANGOLA Masque et costume ndunga

KONGO / VILI ANGOLA Masque et costume ndunga

Le masque est l’un des principaux instruments d’éducation. Son rôle est aussi de divertir dans le cadre des réjouissances populaires auxquelles participent femmes et enfants. Son esthétique est marquée par les messages qu’il doit transmettre à ceux qui sont autorisés à le voir et à le regarder. L’oeuvre bamileke (Cameroun) en témoigne parfaitement . Ses joues excessivement gonflées font office de réceptacles dans lesquels des substances sont mêlées puis crachées rituellement. Les organes amplifiés soulignent l’importance d’un tel acte. C’est ainsi que le roi mélange dans sa bouche sa salive et du vin de raphia avant de les pulvériser sur ses sujets – geste par lequel il projette sur eux ses propres fluides, symboles de reproduction et donc de vie.

 

Fabriquer des guerriers
Chez les Salampasu (République démocratique du Congo), les masques intervenaient autrefois aux moments clés de l’initiation des garçons âgés de sept à quinze ans. Les postulants devant être circoncis étaient rassemblés dans un campement en forêt. Pendant près d’un an, ils étaient formés aux techniques de chasse et à l’utilisation des armes pour les combats. Les épreuves infligées aux garçons servaient à les endurcir contre les souffrances physiques et la peur afin qu’ils deviennent des guerriers invincibles et terrifiants. L’attribution d’un masque particulier dépendait de la progression de chaque individu dans son parcours initiatique. L’objet prenait place dans une hiérarchie fortement structurée, et son apparence était très codifiée. L’un des masques salampasu les plus importants , le mukish, était porté, semble-t-il, uniquement par les hommes ayant abattu un ennemi dans des conditions cruelles ; il est totalement fait de fibres sombres : l’aspect informe du costume dissimulant le corps contraste avec la tête parée de protubérances et sur laquelle se détachent les fentes des yeux et le volume d’un nez épais. Cela accentue l’aspect massif et inquiétant de l’objet.

 

Le costume crée le roi
Chez les Kuba (République démocratique du Congo), l’intronisation d’un nouveau roi et la fabrication de son masque moshambwooy sont des processus conjoints. Après avoir été soumis à des rituels successifs, le monarque est en mesure de revêtir le costume qui le met en scène en tant que personnage hors du commun. D’une grande complexité, cette tenue vestimentaire qui dissimule entièrement le corps comporte une pièce faciale, un couvre-nuque, un cimier destiné à recevoir une superstructure de plumes et d’ornements. Il faut également compter un nombre impressionnant d’éléments : tunique, cuissards, dossards, disques décoratifs, gants, jambières, chaussons, pièces métalliques. En outre, des peaux de singe s’accumulent autour des reins. Le tout est décoré de perles, cauris et cuivre qui attestent de la richesse du royaume capable d’acquérir des marchandises de prix. Durant la période de fabrication du costume, le roi est soumis à de lourdes contraintes physiques et psychiques. Transformé en un être supranaturel incarné par son masque, il peut enfin sortir de son isolement : il est conduit devant ses épouses pour danser, assisté d’une princesse et d’un autre masque nommé « l’esclave du moshambwooy ».

 

Honorer les ancêtres

YORUBA NIGERIA Costume egungun

YORUBA NIGERIA Costume egungun

Le monde yoruba (Nigeria / Bénin) est composé des vivants, des humains décédés et de ceux qui sont encore à naître. Parmi les morts qui se manifestent aux êtres restés en vie, seuls ceux qui se sont distingués par de hauts faits ou par leur comportement social accèdent au rang d’ancêtres. Signifiant, entre autres, « mascarade » ou « pouvoirs cachés », le terme « egungun » désigne, par ailleurs, les masques créés pour célébrer des ancêtres. Leur apparition, qui mobilise une large communauté, constitue une performance exceptionnelle. L’efficacité de la mascarade provient non seulement des couleurs vives des costumes , des amulettes fixées sur le tissu, mais aussi de quelques autres facteurs : les louanges chantées qui stimulent le masque, l’énergie de la danse, la foule en liesse, le battement des tambours…

 

* L’ouvrage et l’exposition qui l’accompagnait ont été réalisés en 2005 dans le cadre de L’Année du Brésil en France.
** En Afrique subsaharienne, le terme « masque » s’applique non seulement à la pièce de bois sculpté ou à la partie faite en vannerie, mais également au costume – parfois entièrement constitué de feuilles –, ainsi qu’au porteur, qui est en général un homme.