[Portrait]

C’est Noël, alors il est normal que je vous fasse un joli cadeau et surtout que je vous raconte une belle histoire. Et celle-ci est particulièrement belle, dans tous les sens du terme. Connaissez-vous Maryam – dérivé du prénom hébraïque Miryam et qui représente Marie dans le Coran – Mirzakhani ? Non ? Maryam Mirzakhani, pur produit de l’éducation iranienne, est la première femme à décrocher la médaille Fields, « l’équivalent » du Prix Nobel de mathématiques… créé en 1936 !

Alors pourquoi avoir attendu si longtemps pour récompenser une femme ? Maryam Mirzakhani a été récompensée en 2014, soit 78 ans après le 1er prix décerné et plus de 100 ans après Marie Curie, 1re femme prix Nobel, en physique en 1903 et en chimie en 1911. Or, comme l’a prouvé l’expérience menée par Pascal Huguet à Marseille, les femmes sont tout aussi douées pour les mathématiques que les hommes.

En France, au sein du CNRS, depuis trois ans on observe l’égalité entre hommes et femmes en termes de médailles d’argent du CNRS. Concernant les médailles de bronze, nous en sommes même à 60 % de femmes. On avance, doucement mais sûrement.

Les maths, parent pauvre de la mixité

Oui mais voilà, comme le précise l’association femmes & mathématiques, « peu de filles dans les filières techniques et scientifiques, peu de femmes dans les métiers scientifiques, en particulier en mathématiques, c’est de ce constat et de la volonté d’y remédier qu’est née en 1987 l’association femmes et mathématiques. » Premier constat : en 2015, les universités françaises ne comptaient que 14% de femmes mathématiciennes maître de conférences ou professeures d’universités.

14 % de femmes professeures de maths à l’université

Constat identique au niveau des sciences en général, à l’exception des sciences de la vie. Les sciences fondamentales et applications comptent en effet moins de 30 % d’étudiantes, celles-ci privilégiant souvent la chimie. Selon une enquête relayée par L’Étudiant, « avec des résultats équivalents en mathématiques, 82 % des garçons et seulement 53 % des filles s’estiment capables de suivre des études scientifiques. Un manque de confiance qui se retrouve dans leur choix d’orientation. » Voilà déjà un premier point qui Maryam Mirzakhani véritablement unique et pionnière.

Femme mathématicienne, et alors ?

Une récompense amplement méritée pour cette professeure de mathématiques à la prestigieuse université californienne de Stanford… qui a réalisé toutes ces études dans son pays natal, l’Iran. Brisant par ailleurs tout forme de préjugés. Sa médaille est exceptionnelle à plus d’un titre. Pourquoi ? Parce que Maryam, née en 1977, a fait sa scolarité en Iran après la Révolution de 1979 qui a décrété la séparation des filles et des garçons du primaire au lycée mais a ainsi favorisé finalement l’accès des filles à l’éducation. Une absence de mixité qui lui a ouvert les portes du lycée Farzanegan de Téhéran, mini-usine à surdoués subventionnée par l’Organisation pour le développement des talents brillants repérés à travers les concours nationaux, au collège et au lycée.

Plus d’étudiantes que d’étudiants en Iran

Et oui, contrairement aux idées reçues, en Iran, non seulement les femmes ont accès aux études, mais elles sont même plus nombreuses que les hommes à l’université. Ainsi, depuis le début des années 2000, le nombre d’étudiantes à l’université est passé de 40 à près de 60 % pour un nombre stable d’élèves. D’ici 2020, plus de 70 % des femmes devraient même être diplômées de l’université. Pourtant, les étapes à franchir pour y parvenir ressemblent plus au chemin de croix qu’à une paisible promenade de santé. Pour entrer à l’université Sharif de Téhéran, la plus prestigieuse du pays, elle a dû se classer parmi les cent premiers sur près d’un million de candidats après une sélection drastique.

La voie royale pour participer aux concours internationaux prestigieux tels que les Olympiades internationales de mathématiques (IMO) – concours international de lycéens en compétition sur une série de problèmes de haut niveau – dont elle a remporté la médaille d’or en 1994. Une première pour une Iranienne. Cerise sur le gâteau : l’année suivante, elle obtient la note parfaite de 42 sur 42 et devient ainsi n°1 mondial en mathématiques. Une première étape qui la mènera en suite à Harvard puis Standford à l’image de 76 % des Iraniens médaillées entre 1993 et 2013 selon le quotidien Shargh.

Plus de 70 % des femmes diplômées en Iran d’ici 2020

Des chiffres et des lettres

Une voie royale certes, mais toute tracée ? Loin s’en faut ! Ainsi, dans une interview accordée en 2008 au Clay Mathematics Institut, Maryam Mirzakhani révélait : « Enfant, je rêvais de devenir écrivain et mon passe-temps favori était d’écrire des romans. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. En fait, je n’ai jamais imaginé me lancer dans les maths avant ma dernière année de lycée. » Comme beaucoup de jeunes femmes, Maryam se sentait plus l’âme littéraire que scientifique… enfin, du moins le croyait-elle.

Comment lui est venue cette vocation ? Tout simplement grâce à son grand-frère qui lui lance un défi : additionner les nombres de 1 à 100. La méthode de Gauss – à savoir que le résultat correspond simplement à [100 x (100 + 1)] / 2 – sonne comme une révélation. « La solution était fascinante et c’était la première fois que j’entrevoyais une solution aussi belle que je n’aurai pas pu trouver moi-même. »

Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

Et dire que Maryam aurait pu ne jamais être médaillée… ni ne jamais étudier. En 1998, elle est victime d’un grave accident de la route au retour d’une compétition interuniversitaire de maths en Iran. Le bus quitte la route. Six étudiants sont tués. Maryam est grièvement blessée à la jambe. 16 ans plus tard, elle a donc été récompensée pour ses travaux dans les domaines de la géométrie hyperbolique et la topologie. Vaste programme. « Dotée d’une parfaite connaissance d’un éventail très divers de techniques mathématiques et de cultures mathématiques disparates, elle maîtrise une rare combinaison de capacités techniques, d’ambition audacieuse et une profonde curiosité », écrit le Congrès international des mathématiciens (ICM) dans un communiqué.

Toutefois, Maryam Mirzakhani n’en est pas à con coup d’essai : elle a obtenu le prix Blumental pour l’avancement de la recherche en mathématique pure en 2009 et le prix Satter de l’American Mathematical Society en 2013. Lors de la remise de sa médaille Fileds, elle déclare : « C’est un grand honneur et je serai heureuse si cela encourage de jeunes femmes scientifiques et mathématiciennes. Je suis convaincue que de nombreuses autres femmes recevront ce type de récompense dans les prochaines années ». Espérons que ce soit le cas !

Dans son pays, si les journaux les plus conservateurs ont complétement éludé sa récompense, d’autres réactions se sont montrées beaucoup plus « ouvertes ». Et parmi elles, celles du président de la République islamique lui-même qui n’a pas hésité à tweeter la nouvelle… accompagné d’une photo non-voilà de la jeune femme. Certes adossée à une photo sur laquelle elle porte le voile mais quand même ! Maryam Mirzakhani ferait d’elle bouger les lignes ? Pour une mathématicienne, rien d’anormal 😉

Mais au-delà de sa spécialité, c’est aussi en tant que femme que Maryam Mirzakhani mérite d’être honorée. Ne serait-ce que pour lutter contre les préjugés. Une femme qui va au-devant des a priori et qui prouve au monde entier que, où qu’elles soient, les femmes sont aussi valables en maths que les hommes ! Durant ses études à Harvard, elle raconte ainsi : « Je devais sans cesse expliquer qu’en tant que femme, oui j’avais le droit d’entrer à l’université en Iran. » Non seulement elle le peut, mais elle peut surtout devenir une première dame en mathématiques et aussi… une femme d’exception ! Et si vous étiez la prochaine femme à recevoir la médaille de Fields ?

Petite précision : Maryam Mirzakhani possède aujourd’hui la nationalité américaine mais elle reste un pur produit de l’éducation iranienne.

Violaine Cherrier

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Pour en savoir plus sur les travaux de Maryam Mirzakhani, rendez-vous sur sa page dédiée sur le site du CNRS

 

[Portrait]

Maryam Mirzakhani, première femme à décrocher la médaille Fields

C’est Noël, alors il est normal que je vous fasse un joli cadeau et surtout que je vous raconte une belle histoire. Et celle-ci est particulièrement belle, dans tous les sens du terme. Connaissez-vous Maryam – dérivé du prénom hébraïque Miryam et qui représente Marie dans le Coran – Mirzakhani ? Non ? Maryam Mirzakhani, pur produit de l’éducation iranienne, est la première femme à décrocher la médaille Fields, « l’équivalent » du Prix Nobel de mathématiques… créé en 1936 !

Alors pourquoi avoir attendu si longtemps pour récompenser une femme ? Maryam Mirzakhani a été récompensée en 2014, soit 78 ans après le 1er prix décerné et plus de 100 ans après Marie Curie, 1re femme prix Nobel, en physique en 1903 et en chimie en 1911. Or, comme l’a prouvé l’expérience menée par Pascal Huguet à Marseille (http://www.mondedesgrandesecoles.fr/pascal-huguet-docteur-en-psychologie-et-directeur-de-recherche-au-cnrs-en-mathematiques-il-n%E2%80%99y-a-strictement-aucune-difference-entre-les-hommes-et-les-femmes/), les femmes sont tout aussi douées pour les mathématiques que les hommes. En France, au sein du CNRS, depuis trois ans on observe l’égalité entre hommes et femmes en termes de médailles d’argent du CNRS. Concernant les médailles de bronze, nous en sommes même à 60 % de femmes (http://www.mondedesgrandesecoles.fr/anne-pepin-directrice-de-la-mission-pour-la-place-des-femmes-au-cnrs/). On avance.

Les maths, parent pauvre de la mixité

Oui mais voilà, comme le précise l’association femmes & mathématiques (http://www.femmes-et-maths.fr), « peu de filles dans les filières techniques et scientifiques, peu de femmes dans les métiers scientifiques, en particulier en mathématiques, c’est de ce constat et de la volonté d’y remédier qu’est née en 1987 l’association femmes et mathématiques. » Constat identique au niveau des sciences en général, à l’exception des sciences de la vie. Les sciences fondamentales et applications comptent en effet moins de 30 % d’étudiantes, celles-ci privilégiant souvent la chimie. Selon une enquête relayée par L’Étudiant http://www.letudiant.fr/etudes/orientation/egalite-homme-femme-19113/ces-filieres-en-quete-de-filles-19979.html), « avec des résultats équivalents en mathématiques, 82 % des garçons et seulement 53 % des filles s’estiment capables de suivre des études scientifiques. Un manque de confiance qui se retrouve dans leur choix d’orientation. » Voilà déjà un premier point qui Maryam Mirzakhani véritablement unique et pionnière.

Femme mathématicienne, et alors ?

Une récompense amplement méritée pour cette professeure de mathématiques à la prestigieuse université californienne de Stanford… qui a réalisé toutes ces études dans son pays natal, l’Iran. Brisant par ailleurs tout forme de préjugés. Sa médaille est exceptionnelle à plus d’un titre. Pourquoi ? Parce que Maryam, née en 1977, a fait sa scolarité en Iran après la Révolution de 1979 qui a décrété la séparation des filles et des garçons du primaire au lycée mais a ainsi favorisé finalement l’accès des filles à l’éducation. Une absence de mixité qui lui a ouvert les portes du lycée Farzanegan de Téhéran, mini-usine à surdoués subventionnée par l’Organisation pour le développement des talents brillants repérés à travers les concours nationaux, au collège et au lycée.

Plus d’étudiantes que d’étudiants en Iran

Et oui, contrairement aux idées reçues, en Iran, non seulement les femmes ont accès aux études, mais elles sont même plus nombreuses que les hommes à l’université. Ainsi, depuis le début des années 2000, le nombre d’étudiantes à l’université est passé de 40 à près de 60 % pour un nombre stable d’élèves. D’ici 2020, plus de 70 % des femmes devraient même être diplômées de l’université. Pourtant, les étapes à franchir pour y parvenir ressemblent plus au chemin de croix qu’à une paisible promenade de santé. Pour entrer à l’université Sharif de Téhéran, la plus prestigieuse du pays, elle a dû se classer parmi les cent premiers sur près d’un million de candidats après une sélection drastique.

La voie royale pour participer aux concours internationaux prestigieux tels que les Olympiades internationales de mathématiques (IMO) – concours international de lycéens en compétition sur une série de problèmes de haut niveau – dont elle a remporté la médaille d’or en 1994. Une première pour une Iranienne. Cerise sur le gâteau : l’année suivante, elle obtient la note parfaite de 42 sur 42 et devient ainsi n°1 mondial en mathématiques. Une première étape qui la mènera en suite à Harvard puis Standford à l’image de 76 % des Iraniens médaillées entre 1993 et 2013 selon le quotidien Shargh.

Des chiffres et des lettres

Une voie royale certes, mais toute tracée ? Loin s’en faut ! Ainsi, dans une interview accordée en 2008 au Clay Mathematics Institut, Maryam Mirzakhani révélait : « Enfant, je rêvais de devenir écrivain et mon passe-temps favori était d’écrire des romans. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. En fait, je n’ai jamais imaginé me lancer dans les maths avant ma dernière année de lycée. » Comme beaucoup de jeunes femmes, Maryam se sentait plus l’âme littéraire que scientifique… enfin, du moins le croyait-elle.

Comment lui est venue cette vocation ? Tout simplement grâce à son grand-frère qui lui lance un défi : additionner les nombres de 1 à 100. La méthode de Gauss – à savoir que le résultat correspond simplement à [100 x (100 + 1)] / 2 – sonne comme une révélation. « La solution était fascinante et c’était la première fois que j’entrevoyais une solution aussi belle que je n’aurai pas pu trouver moi-même. »

Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

Et dire que Maryam aurait pu ne jamais être médaillée… ni ne jamais étudier. En 1998, elle est victime d’un grave accident de la route au retour d’une compétition interuniversitaire de maths en Iran. Le bus quitte la route. Six étudiants sont tués. Maryam est grièvement blessée à la jambe. 16 ans plus tard, elle a donc été récompensée pour ses travaux dans les domaines de la géométrie hyperbolique et la topologie. Vaste programme. « Dotée d’une parfaite connaissance d’un éventail très divers de techniques mathématiques et de cultures mathématiques disparates, elle maîtrise une rare combinaison de capacités techniques, d’ambition audacieuse et une profonde curiosité », écrit le Congrès international des mathématiciens (ICM) dans un communiqué.

Toutefois, Maryam Mirzakhani n’en est pas à con coup d’essai : elle a obtenu le prix Blumental pour l’avancement de la recherche en mathématique pure en 2009 et le prix Satter de l’American Mathematical Society en 2013. Lors de la remise de sa médaille Fileds, elle déclare : « C’est un grand honneur et je serai heureuse si cela encourage de jeunes femmes scientifiques et mathématiciennes. Je suis convaincue que de nombreuses autres femmes recevront ce type de récompense dans les prochaines années ». Espérons que ce soit le cas !

Dans son pays, si les journaux les plus conservateurs ont complétement éludé sa récompense, d’autres réactions se sont montrées beaucoup plus « ouvertes ». Et parmi elles, celles du président de la République islamique lui-même qui n’a pas hésité à tweeter la nouvelle… accompagné d’une photo non-voilà de la jeune femme. Certes adossée à une photo sur laquelle elle porte le voile mais quand même ! Maryam Mirzakhani ferait d’elle bouger les lignes ? Pour une mathématicienne, rien d’anormal 😉

Mais au-delà de sa spécialité, c’est aussi en tant que femme que Maryam Mirzakhani mérite d’être honorée. Ne serait-ce que pour lutter contre les préjugés. Une femme qui va au-devant des a priori et qui prouve au monde entier que, où qu’elles soient, les femmes sont aussi valables en maths que les hommes ! Durant ses études à Harvard, elle raconte ainsi : « Je devais sans cesse expliquer qu’en tant que femme, oui j’avais le droit d’entrer à l’université en Iran. » Non seulement elle le peut, mais elle peut surtout devenir une première dame en mathématiques et aussi… une femme d’exception ! Et si vous étiez la prochaine femme à recevoir la médaille de Fields ?

Petite précision : Maryam Mirzakhani possède aujourd’hui la nationalité américaine mais elle reste un pur produit de l’éducation iranienne.

Violaine Cherrier

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Pour en savoir plus sur ses travaux : http://images.math.cnrs.fr/Maryam-Mirzakhani-medaille-Fields