Dans l’université de demain, la transdisciplinarité devrait devenir la norme pour mettre en connexion différentes sciences en termes de recherche et de formation. les présidents d’établissements novateurs Jean Chambaz (Université Pierre-et-Marie-Curie Paris-VI) et Barthélémy Jobert (Université Paris-Sorbonne – Paris IV) dont les universités amorcent un rapprochement pour former une grande université parisienne d’excellence de rang mondial ainsi qu’Olivier Laboux (Université de Nantes), nous en précisent les tenants et les aboutissants. – Par Patrick Simon

 

LA STRATÉGIE PARISIENNE

 

POURQUOI RECRÉER UNE UNIVERSITÉ DE RANG MONDIAL AU COEUR DE PARIS ?

Jean Chambaz – Notre projet rassemble les universités Paris-Sorbonne, l’UPMC (et peut-être Panthéon-Assas lorsqu’ils le souhaiteront), dans une nouvelle université d’excellence. Travaillant ensemble depuis près de 10 ans, nous avons besoin de développer un large panel de disciplines en recherche et en formation, car les grands enjeux de société et les questions liées à la connaissance doivent bénéficier du regard croisé des sciences expérimentales, des sciences analytiques et des sciences humaines et sociales.

Barthélémy Jobert – En créant une université composée de facultés autonomes très fortement marquées par leur identité d’origine, nous sommes dans la logique d’un campus intégré à la cité comme ceux de Londres, Berlin ou New-York. A l’échelle de l’Île-de-France, nous nous différencions de Paris-Saclay et du campus Condorcet en mêlant les sciences, la médecine, les lettres, le droit et les SHS, de manière à créer une université totalement pluridisciplinaire.

Barthélémy Jobert et Jean Chambaz © Laurent Ardhuin pour l’UPMC

Barthélémy Jobert et Jean Chambaz © Laurent Ardhuin pour l’UPMC

COMMENT NOURRIR L’INNOVATION PAR LA RECHERCHE ?

JC – Comprendre les problèmes complexes auxquels la société est confrontée pour esquisser des solutions n’est possible qu’en restant excellent dans chacun des domaines disciplinaires que nous couvrons. L’interdisciplinarité consiste à mettre en contact nos meilleurs experts, notamment dans le cadre de nos cinq instituts de recherche et de formation transdisciplinaires (climat, ingénierie en santé, sciences du patrimoine, musique et data). Nous sommes ainsi en capacité de mobiliser les découvertes nouvelles que nous faisons au service du développement économique et de la société.

BJ – Cette pluridisciplinarité s’appuie sur des domaines mono-disciplinaires qui associent leurs compétences respectives pour répondre aujourd’hui à la demande d’organisations comme le Centre des Monuments Nationaux, la Bibliothèque Nationale ou Le Louvre, par exemple. Les synergies qui naîtront de ce rapprochement permettront de démultiplier nos potentiels scientifiques et de trouver d’autres partenaires extérieurs attirés par l’expertise de nos champs disciplinaires.

 

QUELS TYPES DE FORMATIONS ALLEZ-VOUS PROPOSER ?

BJ – Nous avons initié un processus au sein du collège doctoral qui va se poursuivre sur la licence et le master avec l’intégration d’un système commun de formations composées de majeures et de mineures. Elles permettront aux étudiants de devenir les acteurs de leur projet professionnel en choisissant des approches croisées fondées sur une réflexion préparant à l’insertion professionnelle. Pour réduire les situations d’échec dans le premier cycle universitaire, nous pensons qu’une partie de la solution se trouve dans une meilleure diversification des filières et des parcours ainsi que dans les réponses apportées aux attentes des étudiants, en les mettant d’emblée en situation de succès.

JC – A côté de l’excellence de nos masters et de notre doctorat, la transformation pédagogique de la licence (qui se traduit bachelor en anglais) que nous entreprenons sur la durée s’inscrit dans les dynamiques internationale et européenne du processus de Bologne. Le besoin de former des cadres ayant un esprit critique, de la créativité et capables de se confronter à des problèmes complexes, nous conduit à transformer nos pédagogies. De fait, nous développons pour nos étudiants une méthodologie de la réflexion, la capacité à aller chercher des sources, à les valider ainsi qu’à mettre en connexion des données de différentes natures dans le cadre d’une formation adossée à la recherche.

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COMMENT CETTE NOUVELLE UNIVERSITÉ AIDE-T-ELLE À CHANGER LE MONDE ?

JC – Notre université contribuera davantage à la réflexion de la société en équipant nos concitoyens d’outils critiques leur permettant de se positionner sur les enjeux sociétaux. Nous proposons déjà des conférences d’été destinées à des publics français et internationaux. Au-delà des cycles “ Sciences à coeur “, nous envisageons de repenser une offre de diffusion des connaissances en partenariat avec de grands médias nationaux.

BJ – Le second objectif relève de l’internationalisation de nos unités de recherche et des coopérations que nous pourrons nouer avec un certain nombre d’institutions étrangères sur des projets communs. En effet, le but de cette construction universitaire consiste à développer l’interdisciplinarité en maintenant des champs disciplinaires propres dans le cadre de facultés autonomes dirigées par des doyens. La présidence de l’université constituera un outil de pilotage stratégique à 20 ans, en relation avec nos partenaires nationaux et internationaux, les organes de tutelles et les acteurs du monde économique.

LE PARCOURS NANTAIS

Olivier Laboux ©Franck Tomps pour l’Université de Nantes

Olivier Laboux ©Franck Tomps pour l’Université de Nantes

« L’avantage de Nantes en matière de transdisciplinarité, c’est qu’il n’existe qu’une seule université depuis 54 ans. De fait, nous savons culturellement travailler ensemble avec des enseignants-chercheurs qui appartiennent à des disciplines différentes. » Olivier Laboux Président de l’Université de Nantes

 

VOUS AVEZ DIT PLURIDISCIPLINAIRE ?
Si la pluridisciplinarité est une photographie ou` l’on juxtapose différentes disciplines et l’interdisciplinarité, la rencontre de chercheurs d’horizons différents qui travaillent sur un même sujet, la transdisciplinarité constitue la création d’une nouvelle discipline, une nouvelle science. On demande à des chercheurs de passer la frontière de leur discipline pour résoudre une question sociétale. Par leur excellence, ils doivent être capables de faire basculer les frontières entre les disciplines pour répondre aux grandes questions sociétales que posent les transitions numériques, énergétiques, industrielles, agricoles, et écologiques notamment.

 

COMMENT LA METTRE EN OEUVRE ?

Au sein de l’université, il faut être incitatif pour que cette action devienne une priorité en termes de formation et de recherche. A Nantes, nous visons les décloisonnements entre Universités et Grandes Ecoles, entre sciences dures et sciences humaines et sociales, entre recherche fondamentale et appliquée, entre l’académique et le socio-économique. A titre d’exemple, le “ Quartier de la création “, sur l’Ile de Nantes, verra un jeu collectif avec les acteurs de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche concernés par les Industries Culturelles et Créatives, avec pour l’université en 2018 un lieu de transdisciplinarité, entre technologies du numérique et les usages.

©Franck Tomps pour l’Université de Nantes

©Franck Tomps pour l’Université de Nantes

QUELLE PÉDAGOGIE ADOPTER ?

Nous voulons mettre en place la transition pédagogique pour que les étudiants deviennent davantage les acteurs de leur cursus. Chaque étudiant doit porter un regard différencié sur sa discipline afin d’acquérir une ouverture d’esprit qui lui permette d’aller chercher l’information dans d’autres disciplines. Cela suppose de nouveaux modes d’apprentissage et un meilleur suivi des étudiants à distance. A titre d’exemple, en formation interdisciplinaire, nous lancons à la rentrée une formation interdisciplinaire diplômante, à l’international, “ UNeSEA “ dans le domaine des sciences de la mer, et qui associe de l’ingénierie et des sciences humaines et sociales. Nous proposons par ailleurs des formations interdisciplinaires comme le parcours Europe (philosophie, histoire, langue etc.). Nous délivrons des diplômes qui, par exemple, croisent des disciplines avec l’Ecole de Design Nantes Atlantique, l’Ecole Polytechnique de l’Université de Nantes et Télécom Bretagne.