Quelque part en Amérique centrale, sur une étroite bande de terre bordée d’îlots paradisiaques, se dessine sur les cartes un petit territoire, nommé Kuna Yala : officiellement rattaché au Panama sous le nom de San Blas, cet archipel héberge villages et traditions d’habitants qui depuis plusieurs siècles, maintiennent prudemment leurs distances avec le reste du pays. Retour sur un voyage aux multiples rencontres.

Le jour se lève à peine, mais la circulation va déjà bon train sur l’autoroute reliant Panama City à l’entrée du territoire Kuna. Notre chauffeur est peu bavard, et semble encore endormi. Au bout de quelques temps, notre voiture bifurque et emprunte une route sinueuse, où la végétation tropicale très dense semble progressivement reprendre ses droits. Nous négocions notre entrée dans la zone auprès d’un poste de contrôle ; après trois heures de route, notre 4X4 déboule finalement sur la mer, où nous attend une embarcation à moteur. Quelques minutes de traversée, et nous voilà au centre de Carti, l’un des plus grands villages indiens établi sur une île en bordure de la côte. Sur l’îlot minuscule, cohabitent près de trois cent personnes : dans ses ruelles de sable fin, on aperçoit des femmes très dignes, fastueusement vêtues. J’apprendrai plus tard que leurs tuniques brodées demandent chacune plusieurs mois de travail. on distingue par les fenêtres et les portes entrouvertes quelques habitants assoupis dans leur hamac. Certains hommes reviennent de la pêche et étalent devant eux les fruits de leurs trouvailles. Crabes et langoustes abondent dans les eaux poissonneuses de l’archipel, négociés à quelques dollars pièce…

 

Une cabane sur une île
Pourquoi ce peuple a-t-il donc fait le choix, il y a de cela plusieurs siècles, de quitter le continent pour venir vivre dans les îles ? A cette question, la réponse des indiens est sans appel. Certes, le cadre est paradisiaque, et on y trouve peu de moustiques, un avantage de taille. Mais la véritable explication prend sa source à l’arrivée des conquistadors : pour fuir l’envahisseur et préserver leur mode de vie, les indiens Kuna vivent encore aujourd’hui repliés dans l’archipel des San Blas. Après une violente insurrection en 1925 contre le régime panaméen, les habitants de l’archipel ont finalement gagné la semi-autonomie de leur territoire, qu’ils régulent et administrent selon leurs lois. Ainsi la plupart des hommes rejoignent-ils au matin la côte pour cultiver le lopin de terre appartenant à leur tribu : mais avant le coucher du soleil, chacun regagne son île et sa famille, restée sur l’archipel. La venue des visiteurs se fait également sous le contrôle des indiens, qui cultivent avec mesure leur isolationnisme : « cela fait seulement quelques années que les premiers téléphones portables sont arrivés sur l’île », explique Lisa, notre guide. « Et les mariages avec les étrangers sont strictement interdits. » Ayant nous-même la chance de demeurer sur un voilier, notre statut intermédiaire de nomade en errance nous permet de discuter plus aisément avec la population locale…

Naviguant d’île en île, nous découvrons avec surprise sur chaque îlot une unique famille, vivant souvent dans une simple cabane. Plus isolés, ceux-là nous proposent de nous vendre du pain, des bijoux et des Molas, somptueuses broderies tissées pendant plusieurs semaines. Intriguée, je discute avec le père de famille : depuis combien de temps vivent-ils sur cette île ? « Depuis cinq ans, me dit-il, mais uniquement un mois sur deux ». Une autre famille les remplace le reste du temps, « pour prendre soin de l’île », quand euxmêmes reviennent vivre quelques temps au village. L’école est pourtant obligatoire pour les enfants Kuna, et j’interroge à nouveau mon interlocuteur. « Un bateau-bus passe tous les matins les conduire au village », explique-t-il, surpris de ma question.

 

L’art du temps présent
Sur ces îlots peuplés de quelques âmes tout comme dans les villages où se trouvent la mairie, les écoles, et quelques rares commerces, la même douceur de vivre et une certaine indolence de l’instant présent nous immerge en quelques jours bien loin de l’habituelle effervescence occidentale. Nous voilà arrachés au métro, aux urgences du quotidien et aux rendezvous à la chaîne. Avec une naïveté certaine, nous observons nos homologues des San Blas prendre le temps de vivre : contrairement à ce que nous imaginions, les hamacs sont ici d’usages de jour comme de nuit… Dans cette atmosphère pour le moins pacifique, nous apprenons qu’aucune prison ne fut jamais construite en territoire Kuna. L’auto-régulation est à l’honneur, et c’est au Saïla, le chef du village, qu’incombe de répartir les punitions et travaux d’intérêt général en fonction du litige.

Un matin, notre guide Lisa nous conduit en excursion jusqu’au cimetière où repose sa famille : un toit de feuilles de palme protège les sépultures du vent et de la pluie. « Les morts doivent se sentir comme à la maison», nous confie-t-elle avec un sourire. A sa gauche, son père et sa mère, ayant chacun vécu proche de quatre-vingt-dix ans. A droite, son beau-frère, « décédé jeune, à soixante ans ». Nous apprenons que certains scientifiques se sont déjà rendus ici pour percer le mystère de cette longévité… L’absence de stress y serait-elle pour quelque chose ?

Les petites soeurs des étoiles
Plus que les autres, un dernier point nous interpelle : si la répartition des tâches entre hommes et femmes reste somme toute assez classique – pêche et agriculture d’un côté, cuisine et couture de l’autre – le statut et le respect accordés aux femmes dans cette société dite « primitive » ne laisse pas de surprendre : il incombe en effet aux jeunes filles de choisir elles-mêmes leur maris, qui rejoignent le foyer de leur épouse le jour de la noce. J’interroge Lisa : « Dans la mythologie Kuna, m’explique-t-elle, les premières femmes sont des déesses, les petites soeurs des étoiles. Elles apportent aux premiers hommes l’amour, la tristesse, les rites mortuaires et la médecine des plantes ; mais aussi l’organisation politique, l’art des Molas, le sens de l’humour et de la politesse. »
Ainsi considérées comme les gardiennes de la culture, l’origine mythologique de cette exception féminine nous laisse un instant songeurs… Notre voyage touche à sa fin. Malgré notre désir d’en apprendre davantage, le temps de regagner la côte approche : une voiture nous y attend pour nous reconduire jusqu’à l’aéroport. La fin du jour est proche, et le soleil décline progressivement sur la longue route sinueuse serpentant dans les collines du Kuna Yala… Etrangère si vite venue, si vite repartie, j’emporte avec moi ces quelques images, que j’aurais modestement tenté de vous dépeindre, chers lecteurs, en hommage à un art de vivre qui peut-être, nous survivra.

 

Texte et photos réalisés
par Alizée Gau