Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France, évoque certaines problématiques de la France d’aujourd’hui et évoque la construction de l’Europe de demain.

Temple Groussier © Musée de la Franc-Maçonnerie/Ronan Loaëc

Temple Groussier © Musée de la Franc-Maçonnerie/Ronan Loaëc

Les valeurs humanistes sont en train de régresser en France et dans le monde. Comment y remédier ?
Nous vivons dans une société mondialisée qui se déshumanise. Nous avons perdu de vue que tout progrès n’a de sens que s’il se trouve placé au service de l’homme. Le paradoxe de la démultiplication des moyens de communication fait qu’ils abolissent la distance en permettant aux individus d’appartenir à un univers décloisonné, tout en émiettant le monde et en multipliant les barrières invisibles qui séparent les hommes. La seule solution consiste à mettre en place une gouvernance qui dépasse le cadre des simples états-nations quelquefois perçus comme des lieux de refuge contre la mondialisation, alors même qu’ils risquent de devenir le cercueil du monde de demain.

 

La politique menée par le Gouvernement répond-elle aux aspirations de votre obédience ou souhaiteriez-vous que d’autres décisions soient prises ?
Nous souhaitons que tout gouvernement républicain réussisse la tâche qui est la sienne. Aujourd’hui, il existe des tensions et des indicateurs inquiétants qui montrent que le pacte républicain se fragilise dans notre pays. Nous devons rester vigilants et responsables face à l’avenir afin que la France retrouve le chemin qui est le sien, car elle demeure un lieu unique et fascinant dans l’histoire du monde.

 

Pensez-vous qu’il faille préciser par une grande loi cadre ce que doit être l’organisation laïque de la société ?
Si la laïcité correspond à des règles d’organisation de la société, la loi de 1905 a besoin d’être consolidée. Nous ferions une erreur en ne renforçant pas, au moyen d’une loi, les principes de laïcité qui sont consubstantiels au principe républicain. Au niveau européen, il faut oeuvrer à la liberté absolue de conscience car beaucoup trop de pays sont placés sous l’emprise de puissances dogmatiques. Le travail de séparation de l’Eglise et de l’État doit être parachevé.

 

Une Europe fédérale, humaniste, culturelle, sociale et économique constitue-t-elle à terme l’Europe modèle pour le Grand Orient ?
L’Europe ne constitue pas simplement une organisation bureaucratique ni un vaste marché de consommation, c’est également un lieu de culture qui saura trouver des règles de gouvernance au service de tous. Le terme de « fédération » est assez délicat à employer car l’Union Européenne ne ressemble pas aux États-Unis d’Amérique ou à la Suisse. Nous devrons renforcer certains éléments fédéralistes dans le respect des différences et des sensibilités nationales. On constate également que la culture de la compétition entre les Etats européens freine son unité et son harmonisation.

 

Où les frontières de l’Union européenne devront-elles s’arrêter ?
Dans les cinquante années qui viennent, il faudra apprendre à vivre avec plusieurs Europes. Il existe déjà une Europe romantique, allant de l’Atlantique à l’Oural, qui constitue la vision gaullienne de l’Europe. A l’avenir, on trouvera une Europe économique conforme à son organisation actuelle, avec une extension sur les marches de l’Est. Une Europe politique resserrée, intégrant des mécanismes fédéraux plus élaborés, pourra se constituer sur un périmètre restreint comme l’Europe des 6 ou des 9, par exemple. Si certains pays, comme la Turquie, pourront intégrer l’Europe sans appartenir à ses mécanismes institutionnels, il reste à en définir les contours et les rythmes, ce qui n’est pas encore d’actualité. En effet, pour faire partie de l’Europe, il faut avoir dépassé les questions qui touchent à la querelle des frontières.

 

Quel(s) atout(s) supplémentaire(s) le Grand Orient peut-il apporter à un étudiant de grande école ou d’université qui souhaite intégrer une de ses loges ?
Au-delà des études et des diplômes obtenus, cette appartenance lui permettra de parachever sa formation d’homme éclairé. La Franc-Maçonnerie apporte la reconnaissance de l’autre, la tolérance mutuelle et l’écoute. Elle propose des règles et des principes immatériels qui permettent de faire valoir de vraies qualités d’humaniste tout au long de la vie.

 

Patrick Simon