DOSSIER SPECIAL CROSSWORLDS

 

Selon une récente étude (Censo 2010) réalisée dans tout le pays, 2 084 millions de Brésiliens (1,09 % de la population) se considèrent comme étant de « race jaune », ce qui représente une augmentation de 177 % en 10 ans seulement. Cependant, dans cet immense pays qui cultive depuis ses premiers balbutiements le mythe d’une société métisse une et indivisible, la plupart des Brésiliens se soucie peu du sujet de l’immigration et accorde donc peu d’intérêt à ce phénomène migratoire hors du commun.

 

Nouvel An chinois dans le quartier de Liberdade, "Little Tokyo"/ "Chinatown" local (São Paulo), photo de Rafaella Finci pour Guia da semana

Nouvel An chinois dans le quartier de Liberdade, "Little Tokyo"/ "Chinatown" local (São Paulo), photo de Rafaella Finci pour Guia da semana

L’amalgame du surnom
Ce qu’il est d’abord essentiel de noter c’est que si le brésilien moyen n’est pas particulièrement préoccupé par les flux migratoires, il fait d’autant moins une distinction fondamentale pour comprendre le tournant que connait l’immigration venue d’Asie depuis une dizaine d’années. Que vous soyez Japonais, Coréen du Nord, du Sud, Vietnamien, Chinois, Cambodgien, Laotien ou de n’importe quel autre pays d’Asie orientale, vous serez reconnus par tous, à peine après avoir posé vos pieds sur le sol brésilien, comme « Japa ». Pour tous les Brésiliens d’origine asiatique et même d’ailleurs pour n’importe quel individu qui aurait par les hasards de la génétique hérité d’yeux légèrement bridés, le brésilien moyen ne fera pas de différence et vous baptisera irrémédiablement de « Japa ». « Japa », diminutif de « Japonês »(Japonais), est probablement né dans la première moitié du XXe siècle, période pendant laquelle, des centaines de milliers de japonais sont venus s’installerdans le sud du Brésil à la recherche de terres cultivables. Aujourd’hui, un torii (arche à l’entrée de temples Shinto) marque l’entrée du quartier Liberdade à São Paulo, hommage à cette culture qui est, elle aussi, venue apporter sa pierre à l’édifice du métissage brésilien.

 

Une présence croissante :  » Go North, young man  »
Mais ce n’est pas l’immigration japonaise qui explique les chiffres récents. Une étude du ministère de la Justice a révélé que le nombre de chinois résidant légalement au Brésil a augmenté de 25 % en à peine un an, entre 2009 et 2010. Les Chinois sont eux aussi venus s’installer dans un premier temps dans le sud, autour de São Paulo où réside encore plus de la moitié des immigrés et leurs descendants. Cependant, les nouvelles générations s’enhardissent et partent pour des contrées très peu visitées jusque-là, par les migrants asiatiques. Dans le Nord et le Nord-Est, régions arides, peu peuplées, isolées et très pauvres, les Chinois développent des petits commerces de proximité ou des restaurants et agissent comme de véritables pionniers pour les autres migrants mais aussi pour l’ensemble de la population brésilienne. La raison de cette « conquête du Nord » chinoise vient surtout du fait des investissements massifs que réalisent le gouvernement pour développer l’économie, l’agriculture et les infrastructures de ces régions délaissées depuis bien trop longtemps. Il existe très peu de chiffres sur cette poussée avantgardiste mais on note par exemple qu’à Teresina, capitale de l’Etat du Piauí dans le nord, le nombre d’asiatiques a été multiplié par 14. Comme les migrants japonais, les Chinois y sont aussi allés de leurs petits coups de pinceau sur le grand tableau de la diversité culturelle brésilienne. Alors que le Japon est remercié pour son apport dans les arts martiaux qui est à l’origine du fameux Jiu- Jitsu Brésilien, les Chinois ont choisi d’apporter la paix intérieure. En 1995, le lama Chagdud Tulku Rinpoche décide de s’installer au Brésil et créé un centre de bouddhisme tibétain dans la ville de Três Coroas près de Porto Alegre. Le premier Lha-Kang, temple typiquement bouddhiste, d’Amérique latine fut suivi de 26 autres temples dispersés dans tout le pays.

 

Le dragon aux oeufs d’or
La présence chinoise au Brésil ne se limite cependant pas aux petits commerces de produits importés et la restauration. Depuis 2012, la Chine est le principal partenaire commercial du Brésil. L’année 2013 s’est conclue avec une augmentation de 10,8 % des exportations vers la Chine par rapport à 2012 et une somme record de 46 milliards de dollars alors que les exportations vers les Etats-Unis reculaient de 8,2 %. Le creusement de ce fossé n’est pas près de s’arrêter si l’on en croit le Plan Décennal de Coopération signé en juin 2013 par Dilma Rousseff et Wen Jiabao qui prévoit de quadrupler le commerce bilatéral d’ici 2021. Audelà de la balance commerciale, la Chine investit massivement dans le pays. Selon un rapport du Conseil Entrepreneurial Brésil- Chine (CEBC), dans les cinq dernières années, les Chinois ont annoncé un chèque total de 68,5 milliards de dollars dont 24 milliards ont déjà été versés. Les Chinois achètent des concessions pour l’infrastructure, des institutions financières, des usines automobiles mais surtout investissent dans les projets d’exploitation des réserves naturelles brésiliennes tel que le géant du pétrole Petrobras. Reste à résoudre le problème que connait la grande majorité des nouveaux partenaires commerciaux de la Chine, la balance commerciale. Si celle-ci est pour l’instant excédentaire dans le cas du Brésil, le bénéfice se réduit chaque année un peu plus avec des exportations de produits bruts ou semi-manufacturés qui ont du mal à compenser les importations de produits manufacturés et finis. Le changement dans la balance commerciale, les Brésiliens ne semblent pas encore en être inquiets. Le brésilien moyen rencontre le nouveau japa en allant faire ses courses où quand celui-ci rachète son usine, mais ne semble pas encore avoir mesuré l’ampleur de ce tournant dans l’économie brésilienne. Quoiqu’il en soit, les changements majeurs que cette dernière connait depuis l’intronisation de la Chine au rang de premier partenaire commercial aux dépens des Etats-Unis ont un caractère profond et irréversible. De quoi, peut-être, pousser certains à inventer un surnom spécifique au nouvel arrivant.

 

Paul Divet (promo 2016)