Lean management, entreprises bienveillantes… Les modes managériales se suivent et ne se déploient pas forcément. Quelle cohérence entre le discours et la réalité ? Les addicts aux modes sont-ils de meilleurs managers ? Les suivre peut-il s’avérer contre-productif ?  Les réponses de Romain Zerbib, Enseignant-Chercheur à l’ICD et chercheur associé à la Chaire ESSEC-IMEO.

 

Romain Zerbib

Romain Zerbib

Sur quoi portent vos travaux ?

Ils se concentrent essentiellement sur les mécanismes d’adoption des modes managériales. J’analyse les phénomènes de conformisme qui conduisent des managers différents à adopter des discours identiques au même moment. La finalité de mes travaux c’est de trouver les freins à l’innovation managériale pour la déployer au mieux au sein des organisations.

La mode managériale, quésaco ?

Il s’agit d’un outil de gestion qui est massivement plébiscité par les entreprises. La mode ne s’explique pas uniquement par la performance induite par son adoption. D’autres éléments interviennent comme la croyance que les individus portent dans les valeurs véhiculées par cette mode. Les théoriciens observant les courbes d’adoption de ces tendances constatent des cycles de plus en plus fréquents et de plus en plus courts. En effet, dès les premiers signes de déficit de performance, la mode managériale est souvent délaissée.

Plus qu’un discours : une réalité au sein des entreprises ?

Les théoriciens relient souvent l’adoption d’une mode à l’utilisation de mots-clés dans les médias ou même les échanges entre managers. Le problème de cette méthodologie est qu’elle suppose qu’une mode existe, en se basant uniquement sur des discours. Dans les faits, nous nous rendons compte que ces tendances managériales ne sont que rarement mises en place par les managers. C’est le cas de la mouvance du bonheur au travail notamment. Les méthodologies actuelles nous donnent plus une vision de l’air du temps que de la réalité managériale, souvent plus nuancée.

Pourquoi adopter ces discours si la réalité est différente ?

De nombreuses études démontrent que les entreprises qui suivent les tendances sont beaucoup plus attractives pour les diplômés, mais également pour les investisseurs ! Cela suscite un engouement, entretenu par des médias qui titrent sur une mode dont tout le monde parle, mais aussi par les enseignants-chercheurs qui organisent des colloques sur ces thèmes. L’énergie déployée pour se mettre à la page est préjudiciable pour les entreprises qui pourraient utiliser ces ressources de manière différente, pour être plus compétitives par exemple.

Les entreprises continuent pourtant à adopter ces discours, pourquoi ?

C’est un vrai risque de ne pas suivre une mode. Si jamais cette tendance fonctionne et que vous êtes passé à côté, c’est préjudiciable pour l’entreprise. C’est même une faute professionnelle.

Finalement ces modes se limitent à des discours ?

Les entreprises adoptent souvent les mêmes discours que les organisations concurrentes. Il est toujours moins risqué de se lancer dans une tendance si tout le monde l’adopte. De plus, ces modes sont recommandées par des experts, des professeurs et des chercheurs ! Ainsi, la responsabilité des managers est différente que si ces innovations managériales sont des initiatives personnelles.

Y a-t-il un risque sous-jacent à ces promesses ?

Le problème, c’est qu’il y a un fossé énorme entre les discours et la réalité du management. Ce décalage et cette contradiction vont générer des préjudices et des dysfonctionnements, notamment en ce qui concerne la mode du bonheur au travail. En effet, elle suscite énormément d’attente auprès des collaborateurs. C’est une promesse ambitieuse qui est encline à favoriser la déception si elle ne s’avère ne pas pouvoir être tenue. Cette tendance est en train de décliner. Nous constatons de nombreux discours à charge. Il sera intéressant de constater comment les contradictions internes auront un impact sur les collaborateurs. Le souci avec une mode managériale, c’est qu’elle n’est jugée efficace qu’à travers le prisme des résultats en se basant uniquement sur les discours, sans même se soucier de savoir si cette tendance a été réellement appliquée en interne.

Par conséquent, quel management mettre en place au sein des entreprises ?

Nous valorisons le déploiement d’innovations managériales au sein des entreprises, plutôt que l’adoption de modes. Il s’agit de dispositifs managériaux, créés sur mesure, prenant en compte la culture de l’entreprise. Les innovations managériales aident à redéfinir certains paradigmes qui semblaient aller de soi. Cela permet de régénérer les pratiques et de se questionner sur les process.

Comment promouvoir et déployer ces innovations ?

Cela exige une excellente connaissance de son marché et une grande force de conviction pour suivre une voie qui est parfois très différente de ce que dicte la mode managériale. Il n’est pas nécessaire de rejeter ces tendances, mais le manager se doit de l’analyser pour comprendre les enjeux qui se cachent derrière cette mode. L’important est d’adapter cette mode à la culture de son entreprise. En effet, il faut savoir rester original. Des organisations radicalement différentes ne peuvent pas adopter les mêmes pratiques !