Bal de l’X

 

© Jean Marconi

© Jean Marconi

Le folklore, littéralement « savoir du peuple », grâce à ses récits figuratifs, explique la vie quotidienne, trouve un sens ou une place à chaque chose. C’est une production collective, bâtie au fil des générations qui participe à la construction de l’identité d’un peuple et qui nous la raconte.
Je vous propose ainsi de rentrer dans l’imaginaire d’un drôle de personnage bien présent dans le folklore brésilien, le Saci Pererê, et de découvrir son influence sur la vie quotidienne, à travers la lecture de cet extrait de carnet de voyage en forêt brésilienne. 11h50, un mardi matin ,de printemps, dans une ferme au toit de chaume à l’orée de la forêt brésilienne… Le feu crépite doucement, mon déjeuner cuit sur le fourneau ; L’heure est calme et, assis au soleil, je reprends ma lecture interrompue. Moment délicieux, ou rien ne bouge autour de moi, sauf les personnages de ce conte de Monteiro Lobato, auteur brésilien du XIXe siècle pour la jeunesse, qui peu à peu s’animent sous mes yeux. Je découvre ainsi, au fil des pages, le récit de l’oncle Barnabé à Pedrinho : « Je te le jure, le Saci existe bien. Les gens de la ville ne le croient pas, mais il existe ! La première fois que je l’ai vu, j’avais à peu près ton âge. C’était l’époque de l’esclavage … et depuis ce jour, combien de fois l’ai-je vu de nouveau ! »
Pedrinho s’impatiente. Il voudrait tout savoir, de suite. Et Oncle Barnabé de raconter : « Le Saci est un diable unijambiste, errant librement dans le monde, une pipe à la bouche et un bonnet rouge sur sa tête. Sa force est dans son couvre-chef, comme la force de Samson était dans ses cheveux. Celui qui parvient à prendre et à cacher le chapeau d’un Saci verra ses souhaits exaucés. Faire tourner le lait, cacher les ciseaux, brûler les haricots sur le feu, casser les oeufs … sont des mauvais tours du Saci. Le Saci n’est jamais vraiment mal intentionné, mais ne rate jamais une espièglerie … » (1)
Laissant alors promener mon regard curieux et novice à travers la forêt touffue, j’aperçois entre les branches un drôle de petit garçon noir, unijambiste, qui m’invite d’un air espiègle à le suivre. Une telle invitation, aux parfums annonciateurs de découvertes et de rencontres, de la part d’un personnage si original ne se refuse pas. Je m’approche donc ; le curieux petit homme semble être le Saci, fume une sorte de pipe africaine, le pito, et porte un chapeau rouge au pouvoir, m’affirme-t-il, magique. Devant mon sourire méfiant, il l’enlève et le voilà disparu sans plus de cérémonies. Dommage, juste au moment où, me dis-je, j’allais en savoir un peu plus. Ou bien ,alors ai-je rêvé ?
Est-ce l’odeur des haricots brulés qui m’a réveillé ? Je cours vers le fourneau, le feu crépite vivement, quelqu’un a jeté de nouveau du bois dans le feu. Alors, je parcours les dernières lignes de ce conte de Monteiro Lobato sur lequel je me suis visiblement mais bien involontairement endormi : « O saci esta aqui dentro, sim – disse ele a Narizinho. – Mas esta invisivel, como me explicou tio Barnabé. Para a gente ver o capetinha é preciso cair na modorra ». Ce n’est qu’endormis que nous pouvons voir le Saci nous jouer de mauvais tours. Et aujourd’hui, si,
m’étant endormi, mes haricots avaient brûlés, c’était sûrement à cause du Saci Pererê !
Nombreux sont les personnages légendaires, petits êtres plus ou moins bienveillants, bon génie ou loup-garou, qui peuplent ainsi l’imaginaire brésilien. S’il ne fallait en citer qu’un autre, je ferais mention du Curupira, une des légendes les plus anciennes du Brésil ; cette petite créature poilue aux cheveux rouges et aux pieds tournés vers l’arrière s’amuse à perdre les chasseurs dans la forêt, grâce à ses traces de pas inversées. Dans le récit fait à la cour du Portugal en 1560 par le Père Joseph de Anchieta, premier missionnaire jésuite au Brésil, on en trouve déjà la description « Ici, il y a quelques démons, que les Indiens appellent Curupira, qui les attaquent souvent dans la forêt ». Mais c’est en fait un bon génie de la forêt, un écologiste avant l’heure, qui veille à la protection de l’environnement, empêche la chasse excessive et la déforestation, en faisant la vie dure aux chasseurs ! Tout est ainsi merveilleux dans la mythologie brésilienne, mais parle du monde avec une étonnante justesse et une actualité surprenante…

 

(1) Traduction libre d’un extrait du conte de Monteiro Lobato « O Saci »

 

Felipe Contatto
Clotilde Laigle