Le Grand Entretien

 

Ils sont un million. Ils sont des contributeurs essentiels de l’économie et de la société. Ils sont également pour leur « patron », une des clés sous-estimée et sous-utilisée, de l’avenir du pays. Entretien avec Julien Roitman, président du Conseil National Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF).

 

Julien Roitman, président du Conseil National Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF).

Julien Roitman, président du Conseil National Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF).

IESF a publié en novembre son Livre Blanc Pour une France ambitieuse, pleinement confiante dans ses ressources et ses talents. Qu’est-ce qui vous a décidé à produire ce document ?
Tout d’abord parce que 2012 est une année électorale. Souvent dure d’oreille, l’audition de la classe politique s’améliore nettement en période électorale… Ensuite un constat : les ingénieurs et scientifiques sont muets ou inexistants, ou n’interviennent dans le débat public que dans un contexte négatif, de catastrophe par exemple. Nous avons décidé de reprendre l’initiative, d’exprimer leurs idées indépendamment de tout contexte.
Nous avons travaillé à partir d’une consultation auprès des 175 associations membres du Conseil National IESF qui représentent de 80 % de la profession. Nous avons publié le Livre Blanc en novembre à 5 000 exemplaires, déjà épuisés, la seconde édition est en cours d’impression. Nous sommes conscients que nos propositions ne changeront pas tout. Nous sommes une force vive qui entend être un groupe d’influence dans l’intérêt du pays.

 

Les ingénieurs au coeur de la réindustrialisation

Quelles sont vos propositions phares ?
La première a semble-t-il un certain écho. Personne n’en parlait mais depuis novembre, nombre de politiques ont ce mot à la bouche : relancer l’industrialisation du pays. Si l’on veut faire avancer le pays, il faut avoir une longueur d’avance. Cela passe par de l’innovation, de la recherche et du développement. Autant de métiers de nos ingénieurs. Une bonne R&D repose donc aussi sur une formation initiale de qualité et une formation tout au long de la vie pour rester à la pointe. Nous insistons aussi sur la nécessité de revaloriser l’image des sciences et technologies et des métiers qui s’y rattachent. Nous avons identifié trois secteurs d’activité essentiels pour l’avenir du pays et dont les ingénieurs sont d’importants contributeurs : l’énergie, la sécurité et la maîtrise des risques, un développement responsable.

Quels sont les premiers retours des élus ?
Les thèmes qui les interpellent sont l’industrialisation, l’emploi et l’innovation. Nous commençons à avoir des contacts, nous avons rencontré un conseiller de l’Élysée, été invités par le groupe PS de l’assemblée nationale. Nous allons proposer aux principaux candidats à la présidentielle de s’exprimer, dans le cadre de notre Club Lamennais, devant un parterre de présidents d’associations de diplômés d’écoles d’ingénieurs et de personnalités du monde économique et industriel.

 

Du regard de l’expert

Quel est le rôle d’un expert dans la société ?
Il a parfois la fausse image d’avoir la science infuse et de pontifier du haut de sa chaire. C’est tout l’inverse : il descend dans l’arène, participe au débat public, il assume une responsabilité pédagogique et d’information. Les grands enjeux se déroulent et doivent être résolus sur des échelles de temps long, qui ne sont pas celles d’un mandat électoral. On parle ici d’importants investissements, de stratégie économique et industrielle. Les experts ont aussi le rôle de rappeler ce principe de réalité.

Vous évoquez d’autres pistes pour l’avenir du pays ?
Nous pensons qu’il est crucial de donner une plus grande place aux PME et PMI. Cela suppose de leur donner les moyens de se développer. Pourquoi ne pas orienter l’épargne vers l’investissement dans les PME ? Elles ont aussi besoin de soutien pour faire de la R&D. Nous proposons de leur ouvrir un accès aux milliers de brevets des grands groupes non exploités. Reste à trouver le mécanisme de ce transfert. Nous proposons que l’innovation soit faite grande cause nationale, que soit encouragée une innovation collaborative entre entreprises de toutes tailles et laboratoires publics et privés. Car c’est bien par la différenciation que nos entreprises prendront de l’avance, en mariant les idées venues d’horizons différents. Une autre piste à explorer, et dans laquelle les ingénieurs sont très bien placés, est la reprise d’entreprises avec des milliers d’opportunités suite au départ des dirigeants baby-boomers à la retraite.

Merveilleuses sciences

Comment rendre plus attractives les filières scientifiques ?
Durant les années 90, 60 % des élèves de terminale S faisaient des études scientifiques, contre 45 % aujourd’hui. Cela est lié à un déficit d’image des sciences et technologies, mais aussi au fait que d’avoir rendu la terminale S une voie royale, dilue les bons élèves et dévalorise les autres bacs. Il y a un aspect merveilleux aux sciences et nous entendons le faire savoir. J’ajoute que 50 % des élèves en écoles d’ingénieurs les ont intégrées après un cursus universitaire ou par l’apprentissage. La filière a donc un vrai rôle d’ascenseur social. Cette ouverture à des profils divers, nous la souhaitons encore plus large.

Qui sont les ingénieurs et scientifiques de France ?
En 2011, on recensait 725 000 ingénieurs diplômés des 200 grandes écoles reconnues par la Commission des titres d’ingénieur (CTI), âgés de moins de 65 ans. Si l’on inclut des ingénieurs plus âgés en activité, on atteint les 800 000. A ces professionnels, il faut ajouter les cadres techniques et ingénieurs dits « maison », et ceux qui ont un titre universitaire. Nous évaluons ceux qu’ils font de la recherche à 150 000, dont les deux tiers exercent dans le privé. Les ingénieurs et scientifiques de France forment ainsi un groupe de plus d’un million de professionnels.

 

Faire entrer les ingénieurs en politique

Pourquoi est-il important qu’ils soient plus représentés dans la vie publique ?
Savez-vous qu’il n’y a qu’un ingénieur au gouvernement, que 11 députés et 5 ou 6 sénateurs de cette profession ? Les ingénieurs et scientifiques sont la seule profession intellectuelle dont 95 % des effectifs sont salariés, il leur est donc difficile de disposer de leur temps. Leur corps social est peu visible. Plus grave encore, la majorité des décisions stratégiques pour le pays ont une incidence technique ou technologique, une dimension scientifique. Si les décideurs politiques n’ont pas cette culture, ils peuvent passer à côté d’éléments fondamentaux. Nous proposons que les scientifiques salariés puissent bénéficier d’une forme de détachement pour entrer en politique.

Quels projets d’IESF vont porter ces messages en 2012 ?
Le 22 juin 2012, nous organisons un colloque au Conseil économique, social et environnemental. Notre thème : « L’ingénieur dans la cité » abordera ses interventions, son engagement vis-àvis de la société. Nous insisterons sur le fait qu’il met ses acquis et compétences au service de la résolution de problèmes et assume ses choix en tant que décideur. Nous préparons une campagne nationale autour de deux thèmes. La fierté d’être ingénieur afin d’inciter nos confrères à assumer et revendiquer leur statut, dire que c’est un métier extraordinaire ! Et encourager les diplômés à soutenir leurs associations d’anciens, pour renforcer nos réseaux. Les écoles d’ingénieurs ont commandé 16 000 de notre enquête annuelle sur les ingénieurs pour la remettre à leurs élèves. J’espère que cet intérêt pour la profession ira croissant.

 

Identifier des pépites et les cultiver

Ingénieur, un métier d’avenir ?
Chaque année 32 000 ingénieurs sont diplômés, dont 20 % d’étrangers (soit 6 000 personnes dont la moitié ne reste pas en France). Sur les 29 000 restants, 3 000 débutent à l’international. Il reste donc en net 26 000 ingénieurs. Les offres d’emplois pour les cadres techniques ou ingénieurs sont du même ordre. Je pense qu’il est possible d’augmenter les opportunités professionnelles de 10 à 15 000 par an dans deux domaines. Les PME-PMI qui peinent ou n’osent pas recruter de jeunes ingénieurs. Et, dans des domaines industriels d’avenir dont la France possède le savoir-faire et les compétences comme les filières technologiques et scientifiques qui apportent des solutions aux problématiques liées au vieillissement de la population, les nouvelles technologies dans le luxe ou les biotechnologies. Nous préconisons une politique industrielle soutenant massivement 5 ou 6 domaines pour que la France prenne une avance décisive.

 

Serrer les dents et y aller !

Qu’avez-vous envie de dire aux élèves-ingénieurs ?
Ils ont la chance d’étudier dans une filière d’élite et dans des conditions exceptionnelles. Cela leur donne aussi une responsabilité : s’engager vis-à-vis de leur pays, société et économie. Il sont immédiatement opérationnels, ont suivi des études de haut niveau, ont été à l’international, possèdent une culture scientifique et technologique étendue. Ils doivent prendre conscience de leur potentiel et de leurs atouts. Le revers de la médaille, c’est qu’ils vont intégrer le monde du travail à une époque très compétitive, ils devront donc se battre très fort et beaucoup travailler.

 

A quoi rêve Julien Roitman pour la France ?
Qu’elle retrouve une place parmi les pays leaders du monde. Car nous avons les moyens d’être une puissance économique, scientifique et sociale. Un pays qui s’en sort a d’abord confiance dans ses ressources humaines. La France a des talents, elle doit en prendre conscience, avoir de l’ambition et de la volonté.
Pour les ingénieurs et scientifiques ?
Qu’en tant que ressource rare, le pays s’appuie sur eux, leur donne la place qui leur revient, utilise pleinement leurs talents.

 

A. D-F