Dans un monde en constante évolution, nombre de sociétés n’hésitent plus à réaliser des partenariats et adoptent le mode de « l’entreprise étendue ». Certains, comme Dassault Aviation, s’entourent d’une communauté de fournisseurs afin d’investir de nouveaux terrains. D’autres, comme Orange, font appel à ce modèle pour couvrir l’intégralité de la chaîne de valeur. Nos experts nous éclairent sur ce phénomène.

 

Même si le terme est revenu à la mode récemment, l’entreprise étendue représente l’un des plus vieux modes d’organisation : l’effacement des frontières entre interne et externe en faisant appel à de nombreux talents indépendants, à des sous-traitants ou même à des startups sur sa chaîne de valeur. Ce modèle trouve ses origines dans les grands ouvrages du 16e siècle, comme les cathédrales, qui réunissaient des consortiums d’entrepreneurs indépendants. Il est également à l’origine de nombreux succès, comme Uber. « Cet écosystème existe par la dynamique incroyable d’innovation impulsée par le numérique. Actuellement, les grands groupes ne sont plus capables de renouveler leurs offres au rythme frénétique imposé par le marché. Les startups sont donc les seules capables de challenger en seulement quelques mois les entreprises », explique Jean-Michel Moutot, professeur associé à Audencia Business School.

La clé pour sortir de la crise ?

Avec l’explosion du numérique, l’obsolescence des produits et même des entreprises est de plus en plus rapide. Le digital bouleverse les pratiques des plus grandes organisations qui ne peuvent plus travailler seules, comme l’observe Jean-Michel Moutot. « Aujourd’hui, nous faisons face à la disruption des business models qui sont amenés à disparaître pour la plupart. Ne pas se positionner sur la tech, c’est prendre un risque énorme, quel que soit le secteur dans lequel on opère ! Par exemple, des entreprises comme Coca-Cola se doivent de créer des partenariats avec des entreprises de la tech pour se positionner sur le e-commerce, car le retail est délaissé par les clients. »

Les technologies facilitent également les communications, ce qui permet d’adopter plus facilement le modèle de l’entreprise étendue. « Les nouveaux outils permettent de coordonner à faibles coûts des employés qui se trouvent aux 4 coins du monde. Le pilotage des parties prenantes via une plateforme dédiée a rendu possible l’émergence de l’ubérisation », commente Frédéric Fréry, professeur à ESCP Europe.

 

Du traditionnel à l’étendu

Après avoir abandonné le modèle de l’entreprise étendue au profit d’un format plus classique du salariat, la question de son retour peut se poser. Frédéric Fréry nous éclaire. « L’entreprise étendue est très efficace lorsque de grands ouvrages sont réalisés. En revanche, pour les organisations plus industrialisées, comme les constructeurs automobiles, il y a un besoin important d’employés qualifiés. L’équation est simple, lorsque le coût de transaction est supérieur au coût en management, alors l’entreprise traditionnelle s’impose. » Or, récemment, le coût de transaction s’est effondré à cause du numérique qui a ouvert le marché à une concurrence accrue. Dans le même temps, le coût du management a fortement augmenté, dû à l’ajout de nouvelles couches de managériales et aux complications légales.

« La fuite des cerveaux »

Aujourd’hui les frontières de l’entreprise deviennent de plus en plus floues. Si l’entreprise ne possède plus ses propres actifs et compétences, n’y a-t-il pas un risque qu’elle perde sa valeur ajoutée ? Frédéric Fréry note que de plus en plus d’organisation mobilisent des talents et des ressources externes. Jean-Michel Moutot partage également ce constat. « La plupart des activités et innovations des grands groupes sont le fruit de partenariats. Les startups fournissent des idées à des organisations qui offrent l’accès au marché. Même si ce phénomène amène un risque important de dilution des assets et de la valeur de l’entreprise, il leur confère une plus grande agilité et une plus grande réactivité par rapport aux besoins des marchés. » Pour surveiller les nouvelles tendances et détecter les startups émergentes et innovantes, les entreprises collaborent avec des incubateurs qui fournissent un vivier de futurs partenaires. « Aujourd’hui, on parle d’excubation, explique le professeur associé d’Audencia Business School. Ce processus permet aux startups de vivre au travers des projets commandés par les grands groupes. En échange, elles conservent leur totale indépendance. Cette méthode a notamment été utilisée par Uber, qui a pu croître de façon exponentielle en ne faisant appel qu’à des prestataires externes.

Pour éviter cette « fuite de cerveaux », pourquoi ne pas racheter les startups plutôt que de collaborer avec elle ? Selon Jean-Michel Moutot, l’acquisition de ces acteurs est impossible à l’heure actuelle. « Plusieurs facteurs empêchent l’achat de ces acteurs. Tout d’abord leur valorisation boursière atteint des sommes tellement importantes, que les startups deviennent hors d’atteinte, même pour des géants comme Google. De plus, la volatilité du marché permet aux entreprises de collaborer facilement avec de nouveaux acteurs qui seront capables de fournir le même produit, plus rapidement et à moindres frais. »

Entreprise étendue : un modèle viable ?

Si l’entreprise perd ses talents et sa valeur, la question de la viabilité du modèle est donc toute légitime. Comme l’indique le professeur d’ESCP Europe, « si je n’ai plus de compétences en interne, il est très facile pour les startups qui collaborent avec moi de me dépasser rapidement. Elles peuvent ainsi devenir des concurrents redoutables, pour celles qui ont une bonne maîtrise des technologies. Par exemple, le groupe Accor, très effrayée par AirBnb a racheté plusieurs de ses concurrents. »
Au-delà de l’entreprise même, ce modèle est-il également viable pour les individus qui l’entretiennent ? « Le statut d’indépendant ou de startuper, challengeur des grandes organisations fonctionne parfaitement lorsque la personne est jeune et productive. Cependant, quand on vieillit, on constate une obsolescence des compétences et ce modèle n’est plus viable. Cependant, ce statut prend une part de plus en plus importante dans nos sociétés et il faut se poser la question des protections apportées aux indépendants. C’est pourquoi les gouvernements se penchent tous sur le sujet des prestations sociales », indique Jean-Michel Moutot.

Vers la fin du salariat ?

L’entreprise étendue, faisant appel aux indépendants plus qu’à un recrutement en interne, va-t-elle pousser le modèle de l’entreprise traditionnelle à disparaître ? Aux États-Unis, près d’un tiers de la population active est free-lance. Ces statuts prenant une place de plus en plus importante dans la société, mettent-ils donc en danger le salariat ? « Cette question est assez récurrente dans le débat public. Bien sûr, il n’est pas amené à disparaître, mais il va subir de nombreuses transformations. Je pense que, dans le futur, les entreprises feront appel à une solution hybride à mi-chemin entre indépendant et salarié traditionnel », observe Frédéric Fréry.