C’est devant un comité de professionnels avertis que s’est tenue le 28 septembre dernier la conférence Quel avenir pour le livre après la révolution numérique ? organisée par la Documentation française. Au programme : états des lieux du livre numérique en France et débat en présence de Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture, François Rouyer-Gayette, directeur adjoint à la direction de la diffusion au Centre national du livre, François Maillot, directeur général de la librairie « La Procure », Christine de Mazières, déléguée générale du syndicat national de l’édition et Christian Robin, maître de conférences à l’Université Paris XIII. Retour sur les temps forts de cette soirée avec Grandes Ecoles Magazine.

 

De gauche à droite : F. Rouyer-Gayette, C. de Mazières, J Toubon, F. Maillot et C. Robin

De gauche à droite : F. Rouyer-Gayette, C. de Mazières, J Toubon, F. Maillot et C. Robin

Une révolution numérique déjà en marche…
« La révolution numérique est déjà intervenue. Il ne faut pas poser la question de l’avenir « du » livre mais « des » livres » défend C. Robin pour ouvrir le débat. Depuis le début des années 80, nous assistons à une évolution des modes de production des livres avec le développement des outils de traitement de texte. C’est la relation entre auteurs et éditeurs qui a été ainsi modifiée. « Les auteurs travaillent de plus en plus (mise en forme du texte, correction des fautes d’orthographe etc.) contrairement aux éditeurs, lance-t’il un brin provocateur. Le problème qui se pose aujourd’hui est l’avenir des livres littéraires. » « Nous sommes au début de la révolution numérique » tempère C. de Mazières. Le marché français du livre numérique est encore faible. Il représente 18 millions d’euros de chiffre d’affaires (CA), réalisé essentiellement en B to B. Comparativement, le CA du « livre papier » atteint 50 millions d’euros pour un CA global de l’édition estimé à 2,8 milliards d’euros. Depuis 3/4 ans les questions financières et juridiques (droit d’auteur) autour du numérique suscitent toutefois un intérêt grandissant de la part des maisons d’édition. Pour J. Toubon, « l’édition française prend en compte la révolution numérique depuis 20/25 ans. C’est une industrie puissante, relativement stable, rentable et exportatrice » ajoute-t’il. Elle profite d’une politique d’aides publiques très importante (30 millions d’euros versés par l’Etat) et d’une fiscalité favorable réglementée à l’échelle européenne (TVA à taux réduit 5.5 %), qu’il sera nécessaire d’appliquer au livre numérique courant 2012.

 

Quelles solutions envisager ?
« Le livre numérique n’est pas un ovni. affirme F. Maillot. Les librairies ont pris l’enjeu de la révolution numérique en étant aujourd’hui sur le web. Le métier du libraire n’est pas de vendre du papier, il a un rôle de passeur entre l’auteur et le lecteur. On ne peut pas accuser le livre numérique d’être « le méchant » explique-t’il. L’enjeu réside dans la diversité de l’offre numérique. » Ainsi, la solution d’avenir la plus plausible pour les libraires est de concurrencer Google, Apple ou Amazone en élargissant leur offre sur le modèle de ce qui a été initié par Google avec le « nuage. »* François Rouyer-Gayette fait part quant à lui de son soutien aux acteurs de l’édition. « Nous avons une approche prospective de la situation. Nous souhaitons défendre le système français (fiscalité…) avec l’aide de l’Etat et, par un travail de veille, faciliter la transition vers le numérique. » Plus inquiet, J. Toubon appelle à la réflexion. « Dans quelle mesure les plateformes américaines de service en ligne – dont l’arrivée en Europe est prévue d’ici deux ans – vont-elles transformer le monde de l’édition et impacter sa valeur en terme de diversité intellectuelle et culturelle ? » Il conclut : « Evitons de tomber dans le vieil adage « c’était mieux avant » ou dans la facilité « Google nous rend-t’il idiot ? » La question d’avenir est de repenser les fondamentaux des métiers de l’édition. »

 

L’industrie de l’édition est différente de celle de la musique
J. Toubon et C. Robin s’accordent à penser que le contexte de ces deux industries n’est pas rigoureusement le même. « Nous sommes au début de la révolution numérique, des mesuresde régulation peuvent encore être prises pour réglementer ce marché émergent, affirme J. Toubon. (…) Et les ayant droits ne sont pas structurés de la même façon. » « Au cours de son histoire, la musique enregistrée n’a jamais eu de support stable. Son évolution a toujours été suivie par le public, qui a eu l’habitude de changer son mode d’utilisation » précise C. Robin.

 

* Le « nuage » permet aux personnes / entreprises d’accéder à un nombre croissant de données et d’applications à partir de serveurs distants gérés par Amazon, Google ou Microsoft. Ces applications (logiciels de comptabilité, musique en streaming, jeux vidéo en ligne, etc.) accessibles via un simple navigateur web sont consommées à la demande par l’utilisateur et payées en fonction du temps d’utilisation, comme une facture de téléphone.

 

AF