Symphonie n°6 en si mineur, « Pathétique » (op. 74)

26 novembre 1893
Edouard Frantsovitch Napravnik, la baguette en main, achève la seconde représentation de la dernière symphonie de son ami Piotr Ilitch Tchaikovsky. Alors que, le dernier mouvement adagio lamentoso touchant à sa fin, les tonalités se font de plus en plus déchirantes et funèbres, puis sous le tonnerre d’applaudissements de la salle, Edouard se rappelle ce compositeur si étrange.
Un mois plus tôt, à Saint-Pétersbourg, Tchaikovsky lui-même dirigeait l’Orchestre Impérial pour la création. Succès mitigé. L’oeuvre est mal comprise. Pourquoi ce dernier mouvement adagio, lent, contre tout usage ? Pourquoi cette valse bancale comme deuxième mouvement ? Pourquoi cette citation de la Messe des Morts de l’Église Orthodoxe dans le premier mouvement, et même cette ambiance générale accablante et macabre ? Vraiment, on ne comprend pas.
Le compositeur ne verra jamais l’immense succès que Napravnik allait donner à sa composition. Le 25 octobre 1893, Tchaïkovski était mort dans des circonstances qui sont encore aujourd’hui inexpliquées : choléra ou suicide, la question n’a toujours pas trouvé de réponse.

Le destin
C’est en février qu’il a commencé la composition de sa dernière oeuvre. À son neveu Vladimir Davydov, il écrira qu’il est tellement inspiré qu’il a composé le premier mouvement (qui dure 18 minutes en moyenne) presque sans s’arrêter et en 4 jours à peine. Après une longue période de stérilité musicale, il semble avoir trouvé une source d’ins piration. Mais il ne parle à personne de cette nouvelle oeuvre. Tout ce qu’il dit, c’est que ce sera une symphonie. Il explique à Davydov que ce sera une symphonie à programme « profondément subjectif », mais qui ne sera pas divulgué : ce sera à l’auditeur de comprendre. Le choix de la forme symphonique n’est pas anodin. En effet, les deux précédentes forment une recherche sur un même sujet : celui du fatum, le destin. Dans la quatrième, Tchaikovsky avait fait entrer en scène cette obsession du destin. Non pas comme l’avait fait Beethoven dans sa cinquième symphonie, le destin triomphal qui conduit, mais comme le destin oppressant qui frappe à la porte et qui, sans relâche, assaille et accable. Il en avait proposé une quatrième symphonie tourmentée et difficile. La cinquième propose une alternative : mort désespérée ou saut dans le seul remède : la Foi en Dieu consolateur. La sixième, malgré le secret emporté dans la tombe par le compositeur, est sans équivoque : le désespoir l’a emporté. Il est devenu usuel de considérer cette symphonie comme le Requiem de Tchaikovsky. Comme un autre Mozart, qu’il admirait, il aurait tiré sa révérence avant de dire adieu au monde en composant une oeuvre macabre et lourde de tristesse. Il raconte d’ailleurs avoir beaucoup pleuré en composant.

La mélancolie
Elle s’ouvre par un thème mélancolique et nostalgique. Tout au long du premier mouvement, les intrusions du thème non plus seulement du destin, comme dans la quatrième et cinquième symphonie, mais maintenant de la mort. On alterne les thèmes lents et rapides, majeurs et mineurs, tourmentés et lyriques. C’est l’incessant combat entre la recherche du bonheur et le destin macabre qui frappe à la porte de tout homme sans qu’il soit de recours possible. Le deuxième mouvement est une valse à cinq temps. Il est usuellement interprété comme une chronologie rapide de la vie : les débuts joyeux et dansants se dirigent inéluctablement vers la dislocation. D’où ce déséquilibre qui s’installe imperceptiblement et qui rend la musique totalement impossible à danser à la fin du mouvement. Suit l’allegro molto vivace, mouvement éclatant et triomphal. Mais le protagoniste n’est malheureusement pas l’homme, mais le fatum. Les trompettes de la mort laissent la place au dernier mouvement, le plus triste. Commençant par les déchirants cris des violons, il conduit peu à peu l’auditeur à travers les affres de la souffrance, et tous les instruments participent à cet édifice mortuaire ; en quelque sorte tous ont leur pierre à jeter. Jusqu’au final, unique, lent, où seuls les violons, dans un thème lent et presque serein, font cesser la musique comme le voile de la mort achève les souffrances et fait entrer dans le repos éternel.

Car tel est bien le thème de l’oeuvre : la souffrance jusqu’à la mort. En témoigne le sous-titre de la symphonie : « Pathétique » suggéré par Modeste Tchaïkovski, le frère du compositeur. Une autobiographie pathétique en forme de Dies Iræ, tel serait le fruit d’une fatale prémonition du plus russe des compositeurs.

Gautier Picard d’Estelan pour Sywoc