L’ouverture sociale et l’égalité des chances sont des sujets de progression de la société dans son ensemble. La diversité constitue un avantage concurrentiel de taille face à un monde globalisé et de plus en plus complexe, où l’hétérogénéité des profils a été identifiée comme source d’innovation et de performance. Observant un décalage entre l’homogénéité des diplômés de grandes écoles en termes économiques et socioculturels et la recherche par les entreprises de profils de plus en plus divers, la France a initié un travail d’interrogation et de réflexion sur la formation de ses élites. Les grandes écoles y participent activement et font évoluer progressivement leurs pratiques et leur philosophie.

 

Chantal Dardelet

Chantal Dardelet

Une vision commune de l’égalité des chances et de l’ouverture sociale
Depuis l’ouverture en 2005 du groupe de travail Ouverture Sociale de la Conférence des Grandes Ecoles suite à la signature de la charte pour l’égalité des chances dans l’accès aux formations d’excellence, les grandes écoles ont élevé une vision commune de l’égalité des chances, pour laquelle elles se sont engagées. En décembre 2010, l’heure est au bilan des 1ères actions déployées avec la publication par la CGE du Livre blanc des pratiques, premiers résultats et perspectives. Avant de détailler les progrès des grandes écoles en termes de diversité, revenons brièvement sur leur définition collective d’ouverture sociale et d’égalité des chances, sur laquelle est fondée l’esprit de leurs engagements. Selon Chantal Dardelet, animatrice du groupe Ouverture Sociale de la CGE, « s’ouvrir socialement, c’est être apte à accueillir des étudiants issus de toutes les couches sociales. » Promouvoir l’égalité des chances, c’est donc aider chaque jeune à trouver sa voie et à y atteindre son excellence, indépendamment de son origine sociale, ethnique ou géographique, de son genre, de son autonomie physique, etc. C’est ce que Christian Margaria, conseiller spécial formation et enseignement supérieur au Commissariat à la diversité et à l’égalité des chances, définit comme « une égalité de résultats », là où l’égalité de moyens, garantie par le Droit, se révèle insuffisante et limitée pour garantir aux jeunes les mêmes chances de succès.

 

Des actions ciblées inscrites dans une démarche globale
Les étudiants issus de la diversité sont insuffisamment représentés au sein du pool des candidats. Le problème se situe donc en amont, mais les grandes écoles doivent aussi poursuivre leurs efforts en termes de diversification des modes de recrutement et d’accompagnement pédagogique et financier des étudiants issus de l’ouverture sociale. « Il faut travailler à tous les niveaux », déclare Chantal Dardelet. C’est pourquoi, les grandes écoles ont fait le choix d’agir sur plusieurs leviers.

 

La nécessité d’agir en amont
L’objectif est de donner les moyens à chaque jeune de construire son projet personnel et professionnel indépendamment de sa situation familiale, et ainsi augmenter le vivier de candidats boursiers pour les grandes écoles et les autres filières de l’enseignement supérieur. Ainsi, les grandes écoles se sont massivement engagées dans des programmes variés, qui visent à faire connaître auprès des jeunes, dont le milieu familial est très éloigné du monde de l’enseignement supérieur, l’existence des filières d’excellence et les clés pour y accéder et y réussir (voies de recrutement, entraînement aux concours, financements possibles des études, accompagnement pédagogique disponible, confiance en soi, conscience de son potentiel, etc.) Ces dispositifs cherchent à rétablir chez cette population le sentiment de légitimité à poursuivre ces études en luttant contre l’autocensure personnelle, familiale voire pédagogique. Ainsi, en 2009-2010, 87% des écoles ont mis en oeuvre des dispositifs d’accompagnement auprès de lycéens, permettant en 2010-2011 d’accompagner 10 000 lycéens et de sensibiliser 100 000 jeunes au travers de l’ensemble des actions menées. A titre d’exemple, de nombreuses grandes écoles participent aux « Cordées de la Réussite », partenariats institutionnels qui permettent un maillage de l’ensemble des structures de la chaîne de l’enseignement (collèges, lycées, grandes écoles et universités).

 

Christian Margaria

Christian Margaria

La diversification des voies de recrutement
En multipliant les modes de recrutement et en les adaptant aux diverses natures de talents, les écoles parviennent à recruter de plus en plus d’étudiants issus de la diversité. Les écoles agissent selon deux axes principaux : l’accompagnement des étudiants CPGE boursiers dans leur préparation des concours (aide au rattrapage des écarts entre le lycée et la prépa, stages organisés par les écoles, gratuité progressive des concours pour les boursiersCROUS, soutien particulier aux étudiants issus des DOM-TOM, etc.) et la création de nouvelles filières d’entrée ,(promotion des admissions parallèles, plus grande perméabilité entre l’université et la grande école, filières spécifiques pour les bacs technologiques et professionnels, etc.).

 

L’accompagnement pédagogique et financier
De plus en plus d’écoles proposent également un accompagnement pédagogique aux populations les plus fragiles en termes de remise à niveau, de complément de formation et de suivi individuel. Cet accompagnement est également mis en oeuvre sur le plan financier au travers du développement de l’apprentissage, des aides sociales, des bourses issues de la solidarité entre les différentes promotions, etc. « De grands pas ont été franchis dans ce domaine depuis ces dernières années, mais nous devons poursuivre la marche », déclare Chantal Dardelet.

 

Une réflexion nécessaire sur les concours d’entrée
Sur la question du recrutement, Christian Margaria invite les écoles à un travail de réflexion sur les concours d’entrée, questionnement déjà engagé par l’Inspection générale sur les épreuves des concours. Selon ce dernier, les épreuves des concours d’entrée sont socialement biaisées, dans la mesure où, pour certaines disciplines, le niveau des étudiants est favorisé par des facteurs économiques et socioculturels. Cela est d’ailleurs déjà le cas lors de l’examen du baccalauréat, où « les boursiers ont en moyenne une mention de moins que les non boursiers. […] Cette différence passe à un point aux concours post-CPGE, répartie sur toutes les matières, des mathématiques aux épreuves littéraires », selon des études évoquées dans le Livre blanc de la CGE. Alors que pour le recrutement des écoles d’ingénieurs, il y a autant de concours et de classements que de filières scientifiques, les écoles de management continuent de pratiquer l’interclassement entre tous les candidats d’ECS, d’ECE et d’ECT. « L’interclassement des candidats pour lesquels les épreuves et les coefficients affectés diffèrent d’une filière à l’autre (ECS, ECE, ECT) constitue pour moi une erreur à la fois scientifique et sociale », remarque Christian Margaria. Un important travail de réflexion doit donc être engagé pour évaluer la qualité des critères de sélection des concours d’entrée. Christian Margaria évoque l’idée d’une sélection qui reposerait sur la maîtrise de pré-requis fondamentaux et l’appréciation de compétences, sur laquelle « nous sommes encore peu armés, mais qui fera l’objet, je pense, de nombreuses innovations dans les prochaines années », précise Chantal Dardelet.

 

Vers des grandes écoles diverses et multiculturelles…
Cette évolution commence à porter ses fruits au sein des grandes écoles, où la diversité progresse. En 2009- 2010, 61% des écoles ont plus de 30% d’étudiants bénéficiaires d’une bourse sur critères sociaux. Cette part d’étudiants boursiers est plus faible dans les écoles les plus sélectives (20 à 30% de boursiers). Ces dispositifs d’ouverture sociale doivent donc se généraliser et s’intensifier au sein des grandes écoles, en parallèle d’un effort sociétal et politique durable sur la formation et l’éducation nationale.

Pour remettre l’ascenseur social en marche, il faut agir à tous les niveaux du parcours scolaire d’un individu : de la classe maternelle jusqu’au cycle supérieur, un travail de fond pour lequel les pouvoirs publics, les grandes écoles et les universités doivent s’engager conjointement et parallèlement. « Nous sommes convaincus que la méritocratie constitue le système le moins injuste, mais encore faut-il créer les conditions et l’environnement dans lesquelles chaque mérite puisse s’exprimer ? », conclut Chantal Dardelet.

 

AB