Lorsqu’en 2006, la Grameen Bank et son fondateur, Muhammad Yunus, se voient décernés conjointement le Prix Nobel de la Paix, le monde entier salue leur combat contre la pauvreté. Moins de cinq ans plus tard, le modèle économique du microcrédit doit répondre aux critiques féroces de ses détracteurs.

Sheik Hasina et Muhammad Yunus en 2006

Sheik Hasina et Muhammad Yunus en 2006

Le dernier évènement en date est l’éviction de la Grameen Bank de Muhammad Yunus, accusé par le gouvernement bangladais de vouloir garder l’IMF sous son contrôle. Pourtant, nul ne peut ignorer la dimension politique d’une telle décision, qui sonne comme une manoeuvre visant à diminuer la popularité devenue gênante de Yunus dans son pays. Marie Novak, économiste et présidente de l’Association pour le Droit à l’Initiative Economique, explique à ce propos que « c’est vraiment un problème politique, entre la Première Ministre, Sheikh Hasina, et Yunus », ajoutant que cette dernière a « une sorte d’incapacité à accepter qu’il soit la personne la plus connue du pays. » En décembre dernier, Sheikh Hasina accusait déjà la Grameen Bank de « sucer le sang des pauvres », alors même que la micro finance traverse une grave crise de légitimité.

 

Un modèle critiqué

De nombreux économistes attirent aujourd’hui l’attention sur les dérives du microcrédit, avec le cas indien comme exemple. Dans ce pays, en même temps que le microcrédit est devenu un véritable business, le surendettement s’est fortement accru. Il y a d’un côté les success stories, et de l’autre ces histoires au dénouement dramatique, que l’on oublie parfois d’évoquer. A l’automne dernier, l’Etat de l’Andrah Pradesh a ainsi du faire face à une série de suicides de victimes de surendettement. Le risque du microcrédit ? Que de moyen de financement d’un projet entrepreneurial, il se transforme en un nouveau type de crédit à la consommation. S’ensuit un cercle vicieux, réemprunter pour rembourser, encore et encore. Les IMF elles aussi ne sont pas exemptes de critiques et doivent répondre de leurs actions. Pour augmenter la rentabilité du système, elles n’hésitent pas à multiplier les prêts risqués, et à se commercialiser, comme le prouve l’introduction en Bourse de SKS Microfinance l’été dernier.

Un modèle à défendre

Néanmoins, il ne s’agit pas d’oublier l’objectif initial du microcrédit : intégrer la dimension sociale dans la théorie économique. C’est aussi, et surtout, un moyen de responsabiliser les emprunteurs, et de les soustraire au dangereux pouvoir des usuriers dans les campagnes. Pour en contrôler les dérives, certains économistes préconisent un meilleur contrôle des IMF, qui pourrait être exercé par des banques centrales. Au coeur du débat, la question de l’éthique dans l’économie refait surface, une fois encore.

 

Anne Delaroche


Contact : anne-delaroche.esc@em-lyon.com