Si le thé peut apparaître pour certains comme une simple boisson, il se trouve en revanche au centre de la culture et de l’art de vivre japonais, comme en témoigne le désormais classique Livre du Thé d’Okakura Kakuzô, qui fait de la « voie du thé » l’incarnation symbolique d’un « effort pour accomplir quelque chose de possible dans cette chose impossible que nous savons être la vie ».

La cérémonie et sa symbolique
Un des principes fondamentaux de la cérémonie du chanoyu consiste en effet dans la réflexion du monde, au sens où le visage se réfléchit dans la verte clarté du bol de thé. La sérénité à laquelle elle a vocation nait à la fois du « respect » de l’homme et de la nature, de la « pureté » trouvée dans l’abandon des préoccupations matérielles, et de « l’harmonie » que doivent refléter le pavillon accueillant la cérémonie et le « jardin de thé » le séparant de la demeure principale. Au sein du pavillon (sukiya), le maître de thé « Arrange les fleurs comme elles sont dans les champs », « Evoque, en été, la fraîcheur, en hiver, la chaleur », « Devance en chaque chose le temps » et « [Se] prépare à la pluie », conformément à quatre des sept règles formulées par Rikyu. Gardons nous toutefois du contresens qui consisterait à interpréter cela comme une volonté de « décorer » la « chambre de thé ». La codification sur laquelle repose le chanoyu, pour être extrêmement complexe, n’implique pour autant aucune sophistication formelle. Elle exprime au contraire le raffinement de la simplicité, de ce vide qui, seul, a le pouvoir de tout remplir. Ainsi l’autre nom du pavillon de thé signifie-til en japonais « maison du vide ». Parce qu’elle nous conduit à re-connaître la grandeur des petites choses, à nous abandonner à la « folle beauté » des choses simples, la voie du thé ne peut coexister avec une quelconque forme de superflu.

La voie du thé ou le chemin de l’essentiel
A l’origine de la démarche d’Okakura Kakuzô se trouve un constat : celui de l’ignorance entourant ce qu’il nomme « la philosophie du thé », réduite selon lui par « l’occidental moyen » à n’apparaître que comme l’une des « mille et une bizarreries caractérisant à ses yeux un Orient affecté et puéril ». L’auteur regrette ainsi les innombrables commentaires consacrés au code des Samouraïs, « cet art de la Mort pour lequel nos guerriers se sacrifient avec tant d’exaltation ! Alors que la voie du thé, laquelle incarne au mieux notre art de la Vie, n’a guère suscité d’intérêt. ».

Si la « voie du thé », ou sado, est bien un « chemin » digne d’intérêt, c’est que le terme, loin de ne désigner que la cérémonie (chanoyu) codifiée au XVIe siècle par le mythique maître de thé Sen-No-Rikyu, renvoie à la philosophie de la vie qui l’a inspirée et dont elle est la traduction symbolique.

D’aucuns s’offusqueront peut-être de l’emploi du terme « philosophie », voulant distinguer les pensées orientales, qui se résumeraient à une simple sagesse pratique, de la poursuite d’un savoir n’ayant lieu qu’en vue de la seule connaissance. S’adressant au lecteur occidental auquel il destinait son Livre du Thé (entièrement rédigé en anglais), Kakuzô répond à sa manière à une telle opinion : « Selon l’une de nos expressions usuelles, une personne « manque de thé » lorsqu’elle se montre insensible aux épisodes tragi-comiques qui ponctuent l’existence. Mais notre langue stigmatise également l’esthète sauvage qui, indifférent à la tragédie du monde, s’abandonne sans retenue au flot de ses émotions ; de celui-là, elle dit qu’il a « trop de thé ». […] Sans doute pourriez-vous moquer notre « excès de thé », mais ne pourrions-nous pas aussi soupçonner quelque « insuffisance de thé » dans votre constitution ? »

Car « l’art de la Vie » auquel Kakuzô fait référence n’a pas la sécheresse d’une simple « sagesse pratique » : il s’agit au contraire d’un appel poétique à comprendre, c’est-à-dire à recueillir, l’écho du monde ; celui auquel nous sommes étrangers lorsque nous demeurons englués dans un quotidien qui ne traduit plus le pouls éphémère de la vie mais la lourde main de l’habitude vulgaire étouffant l’essentiel avec toujours plus de force.

Ichi go ichi e
Concluons sur ces mots qui, parfois prononcés au cours de la cérémonie au moment de boire le thé, correspondent peut-être en français à l’expression « à votre santé ». Symbolisant bien cette aspiration du sado à nous ouvrir à l’éclat des choses éphémères, ils trouvent en effet une traduction littérale remarquable : « Une fois, une rencontre » ou la générosité de l’infinie disponibilité à la beauté et à la poésie du monde.

Alyssa Emmungil, pour Rêve d’Enfance

Pour en savoir plus : Okakura Kakuzô, Le Livre du Thé, 1906, trad. C. Atlan et Z. Bianu, ed. Philippe Picquier, 1996