Si la présence de gaz de schiste en France suscite tant le débat, c’est qu’ils représenteraient une opportunité énergétique inédite. Cela dit, les enjeux environnementaux sont anticipés par les écologistes. Faut-il mener les recherches pour évaluer ce potentiel ou interdire l’exploration qui mènerait à l’exploitation de cette ressource au détriment des énergies renouvelables ? Si Julien Roitman, président des Ingénieurs et Scientifiques de France et François Veillerette, Vice-président chargé de l’environnement, de l’alimentation et de la santé du Conseil régional de Picardie ne sont pas d’accord sur la réponse, ils sont convaincus que le débat est nécessaire pour préparer l’avenir énergétique de la France.

 

Julien Roitman

Julien Roitman

Le gaz de schiste, du méthane, est contenu dans des micropores de sa roche mère. L’imperméabilité de la roche empêche l’extraction par les techniques classiques d’exploration. Il faut procéder à une fracturation hydraulique, couplée à des forages horizontaux, pour rendre la roche perméable, et ainsi permettre au gaz de s’échapper.

 

Des investissements au détriment des énergies renouvelables ?
Quel serait l’impact de cette exploration sur les autres techniques de production, s’interroge F. Veillerette. « Nous avons atteint le pic de Hubbert, et devons amorcer la transition énergétique. Or, un chiffre inquiète aux États-Unis : avec l’explosion de l’exploitation des gaz de schiste, le taux d’investissement dans les renouvelables qui était 40 % en 2009 a chuté à 25 % en 2010. » « Il faut considérer les investissements en valeur absolue, répond J. Roitman. Y a t-il réellement un effet de vases communicants ? »

 

Quels enseignements tirer de l’expérience américaine ?
Aux États-Unis, en 10 ans la production de gaz de schiste a été multipliée par 10. « Si on peut tirer des enseignements de ce qui se fait Outre-Atlantique, prévient J. Roitman, il faut rester prudent car les conditions diffèrent. Ainsi, la législation française dit que le sous-sol appartient à l’État, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis où le propriétaire d’un terrain possède aussi le sous-sol, et où les États Fédéraux sont libres de leurs prospections. Nos réglementations environnementale et de sécurité industrielle sont également différentes.»

 

François Veillerette

François Veillerette

Des produits chimiques nocifs
Les procédés de fracturation hydraulique sont connus depuis les années 40 et utilisés pour la géothermie. « Tel que l’on en parle pour les gaz de schiste, il faut injecter 95 % d’eau, du sable pour maintenir les failles ouvertes et des détergents, explique J. Roitman. Cette poudre chimique compte pour 2 pour 1 000 et la loi impose aux industriels de publier la liste des composants. Aux États-Unis, ils travaillent déjà à l’équivalent green de ces principes actifs. » « Des études toxicologiques ont montré qu’un quart des produits est cancérigènes et 70 % dangereux pour l’homme, rétorque F. Veillerette. Présents dans l’eau, ils remontent au cours de la fracturation en même temps que des produits hydrocarbures et de la radioactivité d’origine naturelle. Cela nécessite des usines de traitement de l’eau spécifiques. »

 

Un risque écologique sous-estimé ?
Pour F. Veillerette, le risque est très sous-estimé aux États-Unis. « La pression des lobbies économiques et politiques a fait son oeuvre pour minorer les risques, notamment sur l’eau de boisson. Le débat ressurgit grâce à l’action de fonctionnaires de l’Agence de la protection de l’environnement. Une publication scientifique datant d’avril montre que dans une zone de 1 Km autour des puits, il y a 19 fois plus de méthane dans l’eau, et donc des risques d’explosion. » « Si les mesures sont réalisées après coup, on ne sait pas quel est l’impact réel de la technique d’extraction sur les émanations de gaz et sur l’eau, réagit J. Roitman. C’est pour cela qu’il est si important de faire des analyses avant et après l’exploration. Il n’existe aucune activité humaine qui n’engendre certains facteurs de risques. Il faut donc se donner les moyens de les évaluer et de déterminer les mesures à prendre. »

 

Exploration ou exploitation ?
A ce jour, 6 permis d’exploration ont été délivrés en France. Ils visent à évaluer les ressources et l’impact des hydrocarbures de roche mère sur l’économie française. Néanmoins, la loi adoptée le 1er juillet 2011 interdit l’exploration par la technique de fracturation hydraulique. « Elle ne l’interdit pas totalement, prévient F. Veillerette, car dans son article 4, elle ouvre la voie à une expérimentation réalisée à des seules fins de recherches scientifiques sous contrôle public. En outre, on note l’absence d’une définition de la fracturation hydraulique. J’ajoute que si cette exploration est réalisée par des industriels, comment peut-on imaginer que compte tenu des investissements engagés, ils ne cherchent à exploiter pour les rentabiliser ? »

 

Une déroute intellectuelle ?
Si aux États-Unis les choses ont été engagées rapidement, « ils ont eux aussi des ingénieurs de premier plan, mais ils ont agit uniquement sur une évaluation de l’équation risques/bénéfices et sans débat public, constate F. Veillerette. Les populations ont exprimé leur colère de ne pas avoir été informées alors que l’énergie est une question majeure. Veut-on se retrouver dans la même situation ? Le ratio bénéfices/risques doit être évalué à l’aune d’une stratégie énergétique pour la France à l’horizon 2050. Nous fonctionnons à l’envers en voulant exploiter une source d’énergie et réfléchir ensuite. Nous devons nous abstenir de tester avant d’avoir eu ce débat. Car il sera très difficile de revenir en arrière. »

 

Pour un débat sur l’avenir énergétique de la France
Pour J. Roitman aussi le débat est une évidence, d’autant sur une question aussi cruciale que l’énergie. «Tout le débat énergétique revient à trouver un équilibre entre les sources d’énergie. Nous devons donc en savoir plus sur la réalité de nos ressources stratégiques en tant que facteur clé conditionnant les aspects économiques et sociaux. Au plan géopolitique, il est essentiel de tendre vers notre indépendance voire notre autonomie. Or, pour décider d’une stratégie, il est impératif de faire l’inventaire du patrimoine. Il faut donc explorer avec toutes les précautions et envisager tous les risques. »

 

A t-on le temps d’attendre ?
« Le seul problème, c’est qu’on ne parle pas de recherche scientifique, mais bien d’exploration par des entreprises, qui voudront à terme exploiter, contre F. Veillerette. Aucun industriel ne pourra tirer de gaz sans user de la fracturation hydraulique. On peut appeler cela comme on veut en jouant d’un biais de la loi, mais ce sera toujours la même technique qui sera utilisée avec les effets néfastes que l’on connait. Il faut prévenir un risque réel et engager le débat public sur la transition énergétique. Avec les gaz de schiste, on va modifier le paysage et prendre 20 à 30 ans de retard sur une évolution nécessaire. Même si les industriels l’ont intégrée, ils vont chercher à gagner du temps. Or, nous n’avons plus le temps pour l’inaction compte tenu des conséquences climatiques. »

 

Quelle rentabilité économique et énergétique ?
« Au point de vue énergétique, ajoute F. Veillerette, se pose la question de la rentabilité du rendement de l’extraction. Car il faut aller chercher un gaz emprisonné dans la roche, en injectant des milliers de m3 d’eau sous pression, du sable et des produits chimiques pour fracturer la roche. Il faut un flux considérable de camions pour acheminer l’eau et le sable, sur des routes de campagne qui ne sont pas appropriées. In fine, ce sont 3 parts d’énergie reçues pour 1 part dépensée. Un rendement de 3 pour 1 implique une rentabilité économique limitée, d’autant que l’énergie est de plus en plus chère. En outre, l’exploitation de ces puits est extrêmement étendue, mitant le paysage. » « Il ne faut pas oublier l’impact économique et sur l’emploi que pourrait avoir la création d’une nouvelle filière industrielle, insiste J. Roitman, et plus largement le développement de l’expertise française, déjà avérée dans le domaine énergétique. »

 

A. D-F